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Transports en commun : Liberté, égalité, gratuité, Daniel Fontaine*

L’expérience sociale de transport gratuit à Aubagne, une expérience positive à plus d’un titre.

L e pays d'Aubagne et de l'Étoile, c'est 105 000 habitants, 12 communes à proximité de Marseille, une ville centre : Aubagne, 45 000 habitants. La gratuité des transports a été mise en place le 15 mai 2009, à l'échelle du territoire de l'agglomération. Ce choix a été effectué, d'abord parce qu'il constitue un signe fort en matière de politique de déplacement. Nous avons mis en place un réseau performant qui porte aussi sur les modes doux, le prêt de vélos gratuit sur le territoire, le projet de deux réseaux de transport en site propre pour les prochaines années, dont le tramway d'Aubagne qui sera gratuit.

Le financement
Il s'agit d'une gratuité totale pour les utilisateurs du réseau, elle n'est pas réservée aux habitants du territoire. Donc il n'y a pas de carte, ni pour les jeunes, ni pour les anciens, ni pour les pauvres. La gratuité est financée intégralement par le versement transport des entreprises, sans aucune augmentation des impôts locaux. Dans les territoires de plus de 10 000 habitants, les collectivités perçoivent une contribution des entreprises de plus de 9 salariés, celle-ci est assise sur un pourcentage de la masse salariale : 0,6 % pour les collectivités de moins de 100 000 habitants, 1,05 % jusqu'à 400 000, 1,8 % au-delà. Et quand le réseau compte des transports en site propre, comme le tramway ou le métro, le taux de 1,8% s'applique, quel que soit le niveau de population. Ce qui est le cas pour notre agglomération. Soit pour l'agglomération du pays d'Aubagne : 8,6 millions d'euros. Notons que des salariés bien transportés, qui arrivent à l'heure, des zones d'activité bien desservies avec moins de véhicules, c'est bénéfique pour tout le monde.

La valeur d'usage se substitue à la valeur marchande
Enfin, il y a un bénéfice très concret dont l'évaluation monétaire de l'environnement naturel et social. Moins de trajets en voiture, c'est une usure moins rapide des chaussées, moins de places de stationnement à construire, moins de CO2 expulsé dans l'atmosphère. Plus de déplacements, c'est davantage de gens qui vont au cinéma, dans les commerces. Avec la gratuité, il n'y a pas de centre-ville réservé à quelques-uns, il n'y a pas de communes inaccessibles, on désenclave les cités populaires, chacun va où il veut, il est libre. C'est la valeur d'usage qui se substitue à la valeur marchande. Nous partons du principe suivant : les rues sont d'accès gratuit, l'école l'est aussi, nous trouvons cela normal et bénéfique. Pourquoi pas les transports ? Nous nous situons dans une démarche de novation du service public, nous ne sommes pas en régie, nous avons un délégataire, « Transdev », multinationale née de la fusion avec Veolia, et nous l'obligeons à faire de la gratuité. Nous introduisons de la maîtrise publique dans une délégation de service public. C'est une rupture avec les politiques d'inspiration libérale qui font de la marchandisation un horizon indépassable.

Des résultats très positifs
En un an seulement, on atteint les 100 % de progression de fréquentation, et celle-ci n'a cessé de se poursuivre, 174 % de voyageurs supplémentaires aujourd'hui. Avec l'augmentation de la fréquentation, le coût de l'investissement public a baissé ; hier, un déplacement coûtait 3,93 € ; aujourd'hui, avec la hausse de fréquentation, le déplacement revient à 2,04 €. Avec le même investissement, on transporte deux fois plus de passagers. C'est ce que nous appelons de nouveaux critères de gestion de l'argent public. Une étude permet d'adosser et de visualiser statistiquement les modifications que la gratuité a introduites dans la vie quotidienne, il serait trop long de le commenter ici. Je ne citerai qu'un chiffre ; l'enquête démontre un report modal de 35 %, soit chaque jour plus de 5 000 voyages en voiture ou moto évités. Contrairement aux idées reçues, la gratuité ne génère pas des dégradations : à Aubagne le matériel est respecté et ajoutons que davantage de monde dans les bus, c'est aussi plus de sécurité. La gratuité des transports, c'est aussi une redistribution du pouvoir d'achat pour les familles, soit près de 600 à 700 euros par an pour une famille de 4 personnes qui prennent deux fois par jour les transports (sur la base des tarifs aubagnais avant la gratuité). C'est également l'économie de la deuxième voiture pour de nombreux foyers, soit 5 200 euros d'économie. La gratuité abolit la loi du marché, elle permet de ne plus faire la distinction entre les riches et les pauvres en attribuant le même avantage ; la gratuité évite de contrôler et de mettre en évidence la hiérarchie des positions sociales. En cela, elle n'est pas une gratuité d'accompagnement pour les plus pauvres, elle est la gratuité de l'émancipation.
En France, il y a une vingtaine de territoires qui ont adopté la gratuité des transports, d'autres s'interrogent. La capitale de l'Estonie est en gratuité des transports depuis le début de l'année. Nous participons pour l'agglomération à des réunions qui regroupent des villes européennes qui s'inscrivent ou qui refléchissent à s'inscrire dans cette démarche.

Nous ne disons pas que l'expérience aubagnaise est applicable dans les mêmes conditions partout, c'est une avancée locale sur un champ limité, on peut néanmoins la lire comme un petit pas dans le mouvement que nous appelons « émancipation ».  

*Daniel Fontaine est maire (PCF) d'Aubagne, vice-président du conseil général des Bouches-du-Rhône.

La Revue du projet, n°29, septembre 2013
 

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