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Nouvelles dynamiques sociodémographiques en Israël, William Berthomière*

Quelle sera l’influence sur la société israélienne de la seconde génération d’enfants de migrants et de réfugiés ?

                 L’État d’Israël vient de célébrer le 65e anniversaire de sa création et la situation géopolitique demeure peut-être plus complexe qu’elle ne l’a été au cours de ces dix dernières années. D’un point de vue général, tout semble figé puisqu’aucune avancée n’a été réalisée sur le plan des négociations de paix entre l’Autorité palestinienne et le gouvernement israélien ; le premier mandat du président Obama n’ayant permis aucune relance véritable des discussions entre Mahmoud Abbas et Benyamin Nétanyahou. Chaque annonce d’une reprise de dialogue entre les deux parties voit revenir la question d’un gel des constructions dans les colonies de Cisjordanie et l’annonce concomitante d’un accord de l’administration militaire pour le développement de nouvelles constructions comme ce fut le cas très récemment pour la colonie de Beit El, située à proximité de Ramallah. À l’échelle régionale, l’instabilité des régimes en place et la guerre en Syrie viennent compliquer la situation. Si l’inquiétude de voir un embrassement de la région reste de l’ordre d’une probabilité faible, chaque jour écoulé connaît un événement qui vient ajouter à un renforcement du niveau de tension : implication des forces israéliennes dans des opérations de bombardements sur Damas, manifestation anti-israélienne au Caire, renouveau de tensions dans les relations entre la Turquie et Israël…
« L’urgence de la paix » pour reprendre une formule souvent utilisée dans les années 2000 pour définir la situation géopolitique résonne aujourd’hui avec d’autant plus de force que la population palestinienne n’a vu qu’un renforcement des difficultés de ses conditions de vie, que le nombre de réfugiés syriens ne cesse de croître au point de déborder les capacités d’action de la Jordanie et que la population israélienne, même si elle vit dans des conditions qui n’ont bien sûr rien de comparable à celles des Palestiniens et bien plus encore des populations prises dans le conflit syrien, est dans l’incapacité de se projeter – comme les populations voisines – dans l’idée d’un avenir plus stable.

La situation sociodémographique d’Israël
À cette lecture rapide de la situation géopolitique moyen-orientale, il convient pourtant de signaler, qu’à l’échelle de la société israélienne, la situation actuelle n’a rien de comparable avec celle des années 2000. Trop souvent laissée dans l’ombre de l’actualité des tensions régionales, la lecture des évolutions qu’a pu connaître la situation sociodémographique d’Israël nous informe sur les nouveaux contours sociaux de cette société ; et dont les caractéristiques ne sont pas sans conséquences sur l’avenir possible de la région.
Depuis ses fondements, le processus de construction nationale israélien a placé au centre de sa dynamique la question démographique et plus précisément son rapport à l’immigration juive. La démographie israélienne a depuis connu des changements profonds et a vu se modifier très sensiblement ses caractéristiques (cf. tableau 1). Si l’année 2013 est celle qui voit la population du pays dépasser les huit millions et ainsi faire d’Israël le premier État d’établissement de la communauté juive mondiale devant les États-Unis et la France (respectivement 6 millions, 5,5 millions et 500 000 personnes selon les estimations), cette année est aussi celle qui voit se confirmer la stabilisation de l’immigration juive (appelée aliyah en Israël) autour de 16 000 entrées par an. Ce niveau d’immigration juive fait donc de la croissance naturelle la principale source de croissance de cette population (1,8 % en 2012) et vient confirmer le fait que le processus de construction nationale franchit une nouvelle étape. Nul n’est en mesure de connaître ce que sera le futur de l’aliyah au sein de la communauté juive mondiale mais la stabilité de son niveau sur les cinq dernières années alors que près de la moitié de ces immigrants est originaire de l’ex-Union soviétique (qui avait alimenté la dernière grande vague migratoire au cours des années post-1989) laisse se dégager l’idée de la fin de la singularité de son régime démographique. Ce constat, qui prend également appui sur un rétrécissement notable des écarts entre dynamique de croissance des populations juive et musulmane, est d’autant plus fortement ressenti qu’au tournant des années quatre-vingt-dix, Israël s’est trouvé inscrit dans le processus de mondialisation migratoire. Comme son voisin libanais, Israël connaît le développement de nouvelles migrations internationales qui s’inscrivent dans les recompositions sociales que connaissent ces pays. En Israël, l’inscription dans les réseaux migratoires internationaux s’est faite sur la base d’une double dynamique impulsée à la fois par la nécessité de remplacer la main-d’œuvre palestinienne, qui n’était plus autorisée à accéder à ses postes d’emplois suite à la fermeture des Territoires occupés, et par les contrecoups de la mise en place de la « forteresse Europe », qui a eu pour effet de repousser de plus en plus de migrants venant de pays du Sud en Méditerranée orientale. À cette population de travailleurs étrangers, estimée à plus de 150 000 personnes originaires du monde entier (cf. tableau 2), est venu s’ajouter un flux de demandeurs d’asile essentiellement composé de populations soudanaises et érythréennes. Ces nouvelles migrations ont fait l’objet de nombreux débats qui, jusqu’aux événements de mai 2012, n’avaient pas donné lieu à de véritables actes xénophobes en Israël. La société civile israélienne et notamment différentes associations comme Kav LaOved, Hotline for migrants workers ou bien encore la municipalité de Tel Aviv, ont œuvré à la protection des droits de ces migrants. En l’absence de la définition d’une véritable politique migratoire israélienne, ces populations sont toutefois soumises à des formes d’exploitation et au non-respect de leurs droits comme a pu en témoigner le récent renvoi de mille réfugiés soudanais vers leur pays d’origine à l’insu du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Il n’en demeure pas moins que ces nouvelles migrations ont pu constituer l’espace d’un débat démocratique qui participe à la recomposition des contours de la société israélienne. L’émergence d’une seconde génération d’enfants de migrants et de réfugiés en Israël a donné lieu à différentes mobilisations qui ont conduit le gouvernement à une opération de régularisation et à envisager l’ouverture de la citoyenneté israélienne à ces enfants. Au quotidien, les quartiers au sud de Tel Aviv, qui accueillent majoritairement ces migrants, composent de nouveaux espaces d’hospitalité réciproque : celle offerte à une population de migrants internationaux par des citadins et celle offerte par un monde de migrants « mondialisés » à des citadins en quête d’ailleurs.

Les « petits événements » du quotidien
En tant qu’observateur, depuis plus d’une vingtaine d’années, de la géographie des migrations internationales en Israël et de ses effets sociodémographiques, il convient d’insister également sur ces « petits événements » du quotidien car ils participent du futur d’Israël. Même si les jeunes générations israéliennes comme celles des autres États de la région peuvent apparaître comme marchant dans les pas de modèles occidentaux de société de consommation, il n’en demeure pas moins vrai qu’elles placent aussi au cœur de leur quotidien des formes de mobilisation qui affirment leur volonté d’autonomie dans leurs choix de société, dans leur souhait de participer à une redéfinition des rapports à l’État, à la religion… À Tel Aviv comme à Beyrouth, les jeunes générations partagent de mêmes objectifs comme celui de la possibilité d’un mariage civil, sans pour autant s’affirmer contre une appartenance religieuse. La récente reconnaissance au Liban d’un premier mariage civil et les débats qu’a pu susciter la présence des migrants étrangers autour de cette question renforcent ces dynamiques au sein des jeunes générations. Il ne s’agit pas ici de faire de cet exemple l’élément qui témoigne d’une convergence des attentes de ces jeunes générations, qui permettraient de dépasser les tensions régionales, mais il convient de laisser toute sa place à la connaissance de ces dynamiques sociales au sein d’États qui voient s’opposer leurs enjeux diplomatiques mais converger, au prisme de la mondialisation, des formes de vie quotidienne qui puisent également leurs sources dans la rencontre de nouvelles populations comme les migrants internationaux qui s’inscrivent dans la vie locale des grandes villes de la région. 

*William Berthomière est géographe. Il est directeur de recherche au CNRS.

 

La Revue du projet, n° 28, juin 2013

 

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