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Écriture de l’histoire et collaboration : les voies historiographiques de la « réhabilitation » du grand patronat, Annie Lacroix-Riz*

Le public, confronté aux « révélations » médiatiques de l’histoire, voit en celle-ci le fruit de découvertes indépendantes. Sa fabrication doit au contraire beaucoup à l’influence, renforcée par la longue crise en cours, des maîtres de l’économie.

 Depuis plusieurs décennies, le grand capital, auto-baptisé « entreprise » (terme largement agréé vu la neutralisation du courant marxiste), a développé une « communication » enjolivant son rôle dans la société et l’histoire françaises.

Histoire économique, « entreprise » et Collaboration
Il a exercé une tutelle croissante sur l’histoire économique, par le double truchement de l’Union européenne et d’institutions à visées officiellement historiques, créées par de grands groupes privés et publics (Banque de France, SNCF, RATP, haute banque, etc.). Les financements y afférant de projets de recherche et de colloques ont pesé d’autant plus lourd que les crédits publics s’étiolaient. Le respect des élites de l’argent a grandi consécutivement, sur fond de « droitisation » générale, non spécifique à la discipline. Ainsi s’est effritée la conviction, largement partagée – historiographie comprise – entre la Libération et les années 1980, de la responsabilité cruciale du grand patronat dans la « collaboration » franco-allemande.
Le programme du Conseil national de la Résistance (15 mars 1944) en avait fait le fondement officiel des « Mesures à appliquer dès la Libération du territoire » pour affaiblir l’emprise mortifère des milieux financiers sur le pays. Sauf exception – la fort complaisante Histoire de l’épuration du « monde des affaires » de l’ancien fasciste et instrument patronal (caractéristiques alors ignorées) Robert Aron, en 1954 – l’imputation de la collaboration aux puissances d’argent n’était guère contestée. La famille Wendel dut d’ailleurs alors renoncer à faire célébrer les « 250 ans de l’entreprise » et le défunt François par des universitaires pourtant chèrement embauchés à cet effet. Comme l’a montré Denis Woronoff dans sa biographie du chef de la dynastie, les scrupules des intéressés la contraignirent à recourir aux services, moins gratifiants, du moderniste vulgarisateur Pierre Gaxotte, fasciste et collaborationniste notoire dont les œuvres nourrissaient les fiches des Renseignements généraux depuis l’entre-deux-guerres.
Les historiens non mandatés par « le monde des affaires » ne pouvaient encore traiter du grand patronat sous l’Occupation : l’inaccessibilité des sources, de l’État et des firmes (qui avaient détruit, parfois via l’incendie, leur correspondance ou en avaient interdit l’accès), empêchait toute étude sérieuse de l’économie d’occupation.

Les archives d’Occupation, du bouclage à l’ouverture
Ce verrouillage dura : Robert Paxton, auquel les Archives nationales avaient au tournant des années 1960 refusé tout accès aux fonds, rédigea sa France de Vichy (traduite en 1973), centrée sur la collaboration de « l’État français », grâce aux archives allemandes d’occupation saisies par Washington. Les sources françaises s’entrouvrirent en 1983 pour un colloque sur les nationalisations de Libération (1984), sur dérogation individuelle : la sélection fut stricte, tant pour les fonds (la série F12 de la Commission nationale interprofessionnelle d’épuration (CNIE) des Archives nationales, correspondance d’après-Libération comprenant copies de courriers de 1940-1944) que pour les bénéficiaires, les seuls communicants de la session.
Il fallut encore plus de dix ans pour améliorer l’accessibilité du trésor. En 1994, l’ouvrage de Sonia Combe, Archives interdites, fustigeant les privilèges d’accès aux sources octroyés aux historiens « raisonnables », souleva une vive controverse. Le scandale médiatique accéléra à l’évidence la sortie du long Guide des sources conservées en France 1939-1945 des Archives nationales (1995).
Publication de « guide » ne valait certes pas dérogation générale, mais les choses s’orientèrent favorablement avec la circulaire Jospin du 2 octobre 1997 : elle assouplissait, pour la période 1939-1945, l’application de la loi générale sur les archives de 1979, dont la prescription trentenaire, apparemment généreuse, n’avait été observée que très irrégulièrement, et de moins en moins au fil des ans.

De l’accès des archives à leur (non) usage congru.
- L’ère des grands « témoins »
Alors que la route escarpée des archives s’aplanissait, se maintinrent des obstacles ou s’en dressèrent de nouveaux, presque aussi funestes à la recherche indépendante que l’absence de sources. Quand le dépouillement des fonds publics (les privés restant hors de portée de l’historiographie indépendante) put enfin commencer, le grand patronat était devenu tabou.
Y avait œuvré la promotion, dans les années 1970, des grands « témoins » priés par les historiens d’exposer, sans être confrontés aux sources, comment ils avaient géré l’économie française entre Crise et Occupation. C’est alors que commença à s’imposer en auxiliaire obligé des historiens François Lehideux, neveu de Louis Renault et directeur général de la Société anonyme des Usines Renault (SAUR) dans la décennie 1930, « chef d’entreprise asocial » selon « ses employés et fonctionnaires » - avis d’un connaisseur, le grand nazi Otto Abetz, « pourrisseur », de 1933 à 1939, des élites culturelles et de presse française et commensale des « gens très bien » (expression suggestive transformée par Alexandre Jardin en titre d’essai), nommé en juin 1940 « ambassadeur » du Reich vainqueur.
Le chef d’une guerre de classe impitoyable se mua depuis 1970 en bienfaiteur et expert social et économique de la Société anonyme des usines Renault (SAUR) du temps de crise dans l’Histoire des Usines Renault d’avant-guerre de Patrick Fridenson. Le grand synarque Lehideux, champion de la « pré-collaboration » avec le Reich, antisémitisme inclus, et du complot contre la République – absents de son « témoignage » d’avant-guerre – avait dominé la collaboration : notamment comme « directeur responsable » du Comité d’organisation de l’automobile (octobre 1940-août 1944) et ministre de la production industrielle de février 1941 à avril 1942.
Il n’en devint pas moins jusqu’à sa mort (1998) l’expert en chef de l’histoire économique de Vichy : héraut de « l’histoire orale » des chefs d’entreprise en vogue depuis les années 1990, il clama qu’il avait, comme ses pairs, toujours défendu l’intérêt national en bernant ces crétins d’Allemands. Lehideux, muni de l’onction scientifique de ses correspondants, tel Emmanuel Chadeau, qui en fit en 1998 le guide moral de son oncle Louis Renault moins vigilant, devint le personnage clé de la « réhabilitation » de la phase suivante.
- Tous collaborateurs, sauf le grand patronat
L’historiographie dominante française oscillait depuis l’ouverture des sources entre deux options convergentes : elle niait le concept de collaboration et, quand elle l’admettait, désignait d’autres protagonistes que le haut patronat.
Elle reprit à son compte le terme d’« accommodement » avec l’occupant - plus distingué que le gros mot de « collaboration » - appliqué en 1995 à presque toute La France à l’heure allemande 1940-1944 par l’historien suisse Philippe Burrin. Elle s’employa dès 1992, avec Dominique Barjot, Henry Rousso et Michel Margairaz, à initier des « approches nouvelles » permettant de « dépass[er] la dialectique traditionnelle de “collaboration ou résistance” », via un numéro spécial de la revue Histoire, économie et société consacré aux entreprises françaises pendant la Seconde Guerre mondiale (no 3). Puis, frappant plus fort contre les attardés, elle prescrivit avec Jean-Claude Daumas et l’équipe de l’ouvrage L’Occu­pation, l’État français et les entreprises (2000) « l’effort pour historiciser les concepts […,] absolument indispensable » : il fallait abandonner « la notion de collaboration » et cesser d’« épouser les taxinomies d’époque » en s’accrochant aux concepts non scientifiques de 1944-1945. Le XXIe siècle s’ouvrit sur la création d’un « groupement de recherche » du CNRS sur « les entreprises sous l’Occupation ». Mandaté en 2002 par tous ses aînés français susmentionnés, son directeur Hervé Joly sollicita la « confiance des entreprises éventuellement réticentes, par crainte d’une utilisation polémique, à ouvrir leurs archives aux historiens » : elles n’avaient rien à craindre des universitaires à « label scientifique » rebelles à toute « polémique ». Leur réticence n’a pas été surmontée.
Quand le terme de « collaboration » était toléré, le grand capital, certifié gestionnaire et/ou patriote, était évacué du champ de vision. Journalistes économiques (Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, en 1995) et historiens avaient trouvé d’autres coupables :
1- l’État français, accablé en 1992 par Henry Rousso et Michel Margairaz dans une revue déjà citée : Vichy avait voulu « intégrer la collaboration économique en grande partie forcée des entreprises, des branches et des secteurs dans le cadre d’une politique d’ensemble, la collaboration économique et financière d’État, […pour en] contrôler le processus, limiter éventuellement les pertes et en tirer un profit politique » (« Vichy, la guerre et les entreprises ») ;
2- les petits « forbans et soutiers », cible de Philippe Burrin et des travaux suivants : à leur « recherche effrénée du profit » s’opposait la pure « logique de gestion » du capital concentré. On découvrit même, en se passant des sources originales 1940-1944, des grands « patrons résistants », tels les Peugeot : leur historien attitré, Jean-Louis Loubet, opposa longtemps (jusqu’en 2011) ce modèle à la « brebis galeuse » Louis Renault.
Complétée par l’interdit, archivistique, maintenu jusqu’en 1999, et historiographique, définitif, jeté sur les rapports entre grand capital et Reich avant - 1940, la conjoncture se prêtait aux grandes offensives. Trois ans après que Denis Kessler, vice-président du MEDEF, eut sonné l’hallali du « modèle social français [...] pur produit du Conseil national de la Résistance », et enjoint l’État d’en « défaire méthodiquement le programme » pour « raccroch[er] notre pays au monde ! » (Challenges, 4 octobre 2007), fut tentée une « réhabilitation » désormais sans péril. Préparée de longue date par les petits-enfants de Louis Renault, celle de leur cher « grand-père » fut lancée le 8 janvier 2011 par Le Monde, via le long dossier de deux journalistes, dont un agrégé d’histoire, Thomas Wieder (Le Monde Magazine, « Renault. La justice révise les années noires »).  

 

*Annie Lacroix-Riz est historienne. Elle est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris Diderot.

La Revue du projet, n° 28, juin 2013

 

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