La revue du projet

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Faites tout ce que vous voulez mais existez ! Entretien avec Marcel Bluwal

Au lendemain de la diffusion de son dernier téléfilm, Les Vieux calibres, Marcel Bluwal* reçoit La Revue du projet pour parler personnes âgées.

La Revue du projet : Les Vieux calibres, c’est l’émergence d’une préoccupation pour le sort des personnes âgées ?
Marcel Bluwal : Si j’ai voulu traiter du problème des personnes âgées, ce n’est pas parce que je viens de prendre 88 ans ! En réalité, ça fait longtemps que je m’occupe de cette question : 1967 ! Pour une émission d’Éliane Victor, Les Femmes aussi, j’ai fait un reportage sur les vieux et notamment toutes ces femmes qui vieillissent dans une misère noire à Nice, où tant d’enfants envoient leurs parents. Et puis en 1974, juste après l’explosion de l’ORTF, j’ai fait une fiction, Mourir au soleil, sur un couple de vieillards (avec notamment Orane Demazis qui avait près de 80 ans) qui vivaient misérablement dans une soupente à Nice au cœur d’un quartier très bourgeois. Le fils, petit-bourgeois de province les avait expédiés là pour avoir la paix : ils l’attendaient pendant tout le film et il ne venait jamais…
Et puis, il y a deux ans, j’ai décidé de faire un film de nouveau sur les vieux, mais une comédie qui dirait des choses sérieuses. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Les Vieux calibres. Comme c’était un film comique, on ne pouvait pas traiter d’une maison de retraite à 1 200 € par mois ; on est donc allés chez les riches.

RDP: Ce film, c’est un appel à la vie contre l’étouffement et toute existence subie ?
M.B. : Comment on peut échapper à la vieillesse ? En restant actif, en pervertissant le système : c’est un peu ce que montre le film. Faites tout ce que vous voulez : volez, truandez, faites du scandale mais existez !
Le problème, et c’est vrai pour toutes les maisons de retraite, c’est le fait de mettre les vieux en groupe, c’est de les infantiliser systématiquement. Des vieux qui ont toute leur tête qui sont traités comme des enfants de 6 ans : « Il a bien mangé le monsieur ? » Être vieux en troupe, c’est se faire déshumaniser. Notre société fait avec les vieux ce qu’on fait avec les fous : les mettre en troupe pour ne plus les regarder.

RDP : Est-ce que ça veut dire l’objectif d’une vie sans retraite ?
M.B. : Oui ! Avant que tu n’arrives, je parlais de mon prochain scénario. Danielle Lebrun [née en 1937, alias Émilienne] joue. Michel Aumont [né en 1936, alias Irénée] joue : il a même eu un prix important cette année ! Roger Dumas [né en 1932, alias Double] joue. Jean-Luc Bideau [né en 1940, alias Titi] joue. Ils n’arrêtent pas de travailler en jouant ! Nous, le but, c’est de mourir en scène, comme Molière ! On pratique un métier où l’activité sans retraite est le but poursuivi. Pourquoi pas les autres ? Pourquoi ne pas rêver d’une société où, au lieu de mettre les gens au rencart, on ne les ferait pas continuer une activité, pas forcément professionnelle bien sûr, mais une activité qui entretienne les neurones et les muscles jusque fort tard dans la vie ? C’est un peu idéaliste, ce que je raconte, je le sens bien, mais quand même, au fond, c’est ça.

RDP : La vieillesse, ce n’est quand même pas le paradis, si ?
M.B. : Ce qui m’a le plus frappé pendant ce tournage qui se déroulait dans une vraie maison de retraite, c’est la peur panique des seniors qui ont toute leur tête face à la cohabitation avec des séniles réels. On vous crée des activités communes, on vous fait manger ensemble : c’est assez effrayant. La maison de retraite me semble vraiment une des plus mauvaises solutions possibles. Bien sûr, il y a peut-être des gens qui s’y trouvent bien mais, au fond, ça ne s’impose que pour les grabataires. Et puis, je ne connais personne qui m’ait dit : « Hourrah ! C’est le début de la vie, j’entre en maison de retraite ! » Tout ça ne veut pas dire que les maisons de retraite doivent être jetées et, surtout, qu’elles ne doivent pas être des lieux dignes parce que, ce qui est abominable, c’est l’indignité d’un certain nombre de lieux où les vieux vivent.

RDP : L’argent et l’exploitation ne sont pas absents des Vieux calibres d’ailleurs.
M.B. : Évidemment, dans les maisons de retraite, quand on ne paie pas, on est viré. Il y a trois mois de ça, on avait fini le tournage, on apprend qu’une femme de 92 ans s’est retrouvée comme ça, à la porte de l’établissement. Le fait de réifier les gens et de les considérer comme des sources de profit, c’est toujours affreux mais, c’est peut-être encore plus laid quand on est vieux… Le fait de faire un bénéfice à deux chiffres pour héberger des vieux, c’est quand même un petit peu dégueulasse.

RDP : La thématique des personnes âgées se développe quand même au cinéma : Quartet, Amour
M.B. : Il y a, à l’heure actuelle, une représentation de plus en plus volumineuse des vieux, généralement à travers Alzheimer d’ailleurs… Mais une petite différence qui peut exister entre mon film et Amour ou Quartet, c’est que ces gens-là s’aiment à fond et la société autour d’eux favorise plutôt ça. Les patrons du Quartet de Dustin Hoffman sont à leurs petits soins. Or une vieille hérédité marxiste me prouve qu’un patron reste un patron ! Catherine Jacob [qui joue la directrice de la maison de retraite] traduit ça parfaitement d’ailleurs. Je lui ai écrit un rôle où elle ne parle que par chiffres, ce qui me paraît, pour un patron soucieux de rentabilité, assez logique…

RDP : À rebours, on sent une vraie empathie pour les héros du film qui rappelle, par certains côtés, La Belle Équipe.
M.B. : J’ai une tendresse pour ces personnages-là, y compris pour les personnages jeunes de l’aide-soignant et de l’infirmière en chef qui, même s’ils ne sont pas cégétistes (rires), font la grève quand même ! Cette tendresse rappelle peut-être en effet celle que Janson professait dans La Belle Équipe où il y a une espèce d’optimisme foncier qu’on met sur le compte du Front populaire. J’avais 12 ans en 36 et c’est vrai que je suis toujours resté un pessimiste gai.   n

*Marcel Bluwal est scénariste et metteur en scène.

La Revue du projet, n° 28, juin 2013
 

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