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Les métamorphoses de la vieillesse, entretien avec Yannick Marec*

Igor Martinache : Pierre Bourdieu disait que « la jeunesse n’est qu’un mot », ne peut-on pas en dire de même de la vieillesse finalement, au sens où cette condition serait très variable selon les époques, les lieux et les milieux sociaux ?
Yannick Marec : Tout à fait, le problème est que l’on se focalise sur un âge pour définir la vieillesse, en général 60 ans. Et ce, même sur le plan international, alors que les conditions et l’espérance de vie sont très variables selon les pays. La vieillesse prend des formes très différentes selon les catégories sociales : il y a des vieillesses aisées et des vieillesses misérables. Cela pose le problème de la pénibilité au travail, etc. Ceci dit, certaines choses ont évolué fortement : l’âge sans grande dépendance par exemple a reculé. Des travaux d’historiens ont bien montré que l’âge de la vieillesse était une notion relative. Selon les époques, il y a des manières de se la représenter différemment. Cela étant, il faut bien adopter des dispositions collectives. Fixer la retraite à 60 ans est important sur un plan symbolique et permet de poser une barrière pour les catégories qui sont fragilisées, car même s’il y a une augmentation réelle de l’espérance de vie, certaines catégories sont fragilisées. Par exemple les femmes, qui ont des parcours de carrière heurtés. Au-delà, le chômage évidemment fragilise les trajectoires de tous les salariés. On ne peut pas simplement invoquer l’augmentation du niveau de vie comme argument pour faire reculer l’âge de la retraite. Il faut prendre en compte toutes les fragilisations sociales, et les inégalités. On fait face à ce paradoxe aujourd’hui qu’il reste encore un grand nombre de petites retraites, mais qu’en moyenne le niveau de vie des retraités est assez proche de celui des actifs. L’image du vieillard indigent que l’on avait pendant tout le XIXe et la première moitié du XXe siècle s’est toutefois estompée.

I.M. : De manière plus générale, comment a évolué le regard sur les plus âgés dans les sociétés européennes depuis le XVIIIe siècle ?
Y.M. : Ce regard est globalement assez négatif. On avait bien sûr la représentation du sage, mais jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, la vieillesse est souvent associée à la pauvreté, à la marginalisation. Un changement se produit dans les années 1960, avec notamment la publication du rapport Laroque en 1962. Cette vieillesse indigente n’a pas complètement disparu, mais s’est résorbée sous l’effet du développement du système de retraite. Aujourd’hui, ce regard social est devenu assez ambivalent : la fragilisation de l’ensemble du salariat vient miner le principe de solidarité intergénérationnelle. Et parfois l’inverser : les retraités ne sont plus seulement des assistés, ils peuvent à leur tour aider leurs descendants, par le biais des moyens dont ils disposent. On parle également aujourd’hui beaucoup de la dépendance, du fait que de plus en plus de personnes parviennent au-delà de 80, 85 ans. De ce fait, la vieillesse est décomposée. Enfin, certains font remarquer que l’on n’a pas encore pris pleinement conscience des implications du fait que la part des 60 ans a pris une ampleur inédite dans les sociétés occidentales, mais aussi en Chine ou au Japon.

I.M. : On se focalise beaucoup sur les retraites, mais la prise en charge par la société des personnes âgées, notamment par leur famille, prend des formes très diverses : comment cette prise en charge a-t-elle évolué ?
Y.M. : C’est une vaste question. Olivier Faure a par exemple récemment montré l’importance de cette clientèle âgée dans le développement des cliniques privées, avec la chirurgie, mais aussi l’accueil des pauvres, auquel l’hôpital public ne semblait pas s’intéresser. Une thèse que je nuance fortement car en réalité il y a eu tout de suite dans les hôpitaux et les hospices une volonté de prendre en charge ces populations. Il y eut même des établissements spécifiques, comme l’Hospice des ménages à Issy-les-Moulineaux. Il y a donc bien une prise en charge publique, mais c’est vrai qu’il y a un secteur privé qui s’est développé dans ce domaine, notamment pour ceux qui avaient les moyens. Depuis la Révolution, l’hospitalisation fait également l’objet d’une certaine méfiance, en raison de son coût, mais aussi parce qu’on l’accuse de détruire les liens de famille. L’aide sociale à domicile fait dès lors l’objet d’une certaine promotion, et la loi de 1905 va lui donner priorité à travers les bureaux de bienfaisance, qui vont devenir les Centres communaux d’action sociale dans les années 1950. C’est un thème que l’on voit resurgir aujourd’hui sous l’effet des difficultés financières, mais dès les années 1960-1970, les politiques ont de nouveau promu le maintien des personnes âgées à domicile autant que possible, avec les aides ménagères, à côté des structures hospitalières associées de manière parfois injuste à la réclusion, voire à la maltraitance. Il faut mentionner enfin la corésidence, c’est-à-dire la persistance d’une tradition, surtout forte en milieu rural, d’accueil des personnes âgées dans la famille. Celle-ci commence à faire l’objet de recherches. De même, on s’intéresse de plus en plus à la question des aidants familiaux, parce que l’on s’aperçoit que ces personnes qui assistent leurs parents âgés peuvent rencontrer des difficultés face à la lourdeur de la tâche, notamment quand ceux-ci sont atteints de la maladie d’Alzheimer. Il s’agit d’aider les aidants. Il existe en somme une multiplicité des formes de prise en charge de la vieillesse et de leurs combinaisons qui a pu évoluer au fil du temps. Les anciens hospices sont devenus par exemple les Établissements d’hébergement pour les personnes âgées dépendantes (EHPAD), parfois critiqués, mais qui sont amenés à prendre de l’importance. D’autres questions émergent également : la fin de vie, la robotique dans l’assistance du quotidien, les pensions de reversion des veuves, ou plus largement la place sociale des retraités. Autre exemple problématique : malgré des revenus plus élevés que certains actifs, certains retraités ne peuvent avoir accès au crédit devant le refus des établissements concernés.  n

*Yannick Marec est historien. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rouen.

La Revue du projet, n° 28, juin 2013
 

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