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Combattre les dramatiques contre-vérités sur la vieillesse, Lucien Sève*

Organiser une vraie troisième vie soustraite à l’emprise directe du capital pour vingt millions de retraités, une fantastique bataille de classe.

L e « troisième âge » devient une capitale question sociale et humaine, porteuse d'un immense enjeu de classe. C’est bien pourquoi elle est posée de façon dominante en des termes qui sont de dramatiques contre-vérités. Deux, en particulier. La première part de la démographie. Avec l’allongement de la durée de vie, la France va bientôt compter vingt millions de seniors. Dès lors le rapport entre actifs qui cotisent et retraités qui perçoivent, qui était jadis de trois pour un, tend aujourd’hui vers un pour un : concluez vous-même ! Il s’imposerait donc de retarder l’âge de la retraite, alourdir les cotisations, réduire les pensions – « il n'y a pas d’alternative ! », comme disait Margaret Thatcher…

Un énorme mensonge social par omission
Or la vérité démographique recouvre ici un énorme mensonge social par omission. Car en même temps la productivité réelle du travail ne cesse d’augmenter, de sorte que ce même salarié produit bien davantage de richesse. S’il y a un vrai problème du financement de la retraite par répartition – principe essentiel de démocratie sociale –, il vient d’ailleurs : chômage et bas salaires de masse, graves défauts de la cotisation patronale. Oui, il y a une alternative : changer profondément de politique économique, sociale et fiscale.
D’énorme conséquence, et trop peu combattue encore, cette première contre-vérité est du moins bien identifiée. Une deuxième au contraire, d’ordre psychologique, passe pour évidente, même très à gauche : c’est l’idée ancestrale que le psychique vieillirait forcément comme le physique, ce qui condamnerait la personne âgée à la décadence et à l’inutilité sociale. Dès lors ces plus de soixante ans en foule croissante ne pourraient guère être que des inactifs sociaux, voire des assistés à la charge publique trop onéreuse, et un vaste marché d’oisifs offert à la mise en coupe réglée par les juteuses entreprises privées du « troisième âge », du tour-opérateur à la maison de retraite.
Or cette vision des choses est aussi mystificatrice que la précédente. Que le grand âge voue fatalement à la décadence psychique et l’inutilité sociale constitue une flagrante contre-vérité, comme le suggèrent tant d’exemples de longévité créatrice, de Fontenelle à Picasso, de Verdi à Mandela. C’est que la personnalité sociale est tout autre chose que le doublet de l’individualité biologique : si l’individu a l’âge de ses neurones, la personnalité a celui de son emploi du temps – j'ai développé longuement cette vue essentielle sur le vieillissement, inspirée de Marx et nourrie de la psychologie de Vygotski, dans Penser avec Marx aujourd’hui, « L’homme ? ».  On peut être en bon état physique et ne mener qu’une vie sénile, ou au contraire avoir bien des handicaps et rester néanmoins très productif.

En finir avec le préjugé « âgiste »
Il est donc largement temps d’engager en grand la bataille d’idées pour commencer d’en finir avec le préjugé « âgiste », tout aussi réactionnairement borné que les préjugés racistes ou sexistes, pour concevoir et organiser avec ambition le temps de ce qu’il faut penser non comme un « troisième âge » réduit mais bien comme une troisième vie à part entière. Puisqu’on peut espérer vivre plusieurs décennies en bon état après la vie de travail, la question est que ces décennies fassent de la « retraite » une entrée active dans une existence certes de repos et de loisirs bien gagnés, mais aussi de transmission d’expérience et de savoirs, de nouveaux apprentissages, de participations bénévoles multiples à la vie sociale, de poursuite d’activités créatrices de tous ordres. Une vraie vie à la fois pour soi et pour les autres, changeant radicalement l’image de la vieillesse.
Or il faut bien le voir : c’est d’une vraie révolution qu’il s’agit. Et qui commence à l’entreprise. Car pour une grande partie du patronat, on est vieux avant même cinquante ans, de sorte que la fin de vie professionnelle tourne pour nombre de salariés au cauchemar, alors que c’est un moment-clef pour se préparer activement à la suite : l’actuel traitement des quinquagénaires confine en plus d’un cas au crime social. Mais, plus largement, l’enjeu est gigantesque : il s’agit d’organiser une vraie troisième vie soustraite à l’emprise directe du capital pour vingt millions de retraités. Une fantastique bataille de classe s’amorce. La question de la vieillesse est une part majeure de celle même d’un avenir communiste. Combattre bien davantage les contre-vérités dominantes sur la vieillesse est bel et bien devenu une tâche politique cruciale.  n

*Lucien Sève est philosophe.

La Revue du projet, n° 28, juin 2013
 

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