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Pourquoi une géomorphologie marxiste ? Jean Tricart*

Le relief est un élément capital du milieu physique qui sert de substratum au développement des sociétés humaines.

  Personne ne vient frapper chez les géomorphologues pour leur demander leur avis sur une question pratique. [...] Les autres branches de la géographie physique, biogéographie, hydrologie, climatologie, sont largement utilisées ; seule la géomorphologie reste à l'écart des luttes du siècle. C'est un indéniable indice du retard de son développement méthodologique, de la large persistance dans ses concepts fondamentaux d'une idéologie bourgeoise funeste. Il est essentiel de tracer les grandes lignes de ce que pourrait être une géomorphologie constructive, une géomorphologie marxiste, pour souligner les insuffisances de la géomorphologie spéculative actuelle dans nos pays, infestée qu'elle est par les faux concepts bourgeois.

L’objet de la géomorphologie
L'objet de la géomorphologie est d'étudier les aspects du relief terrestre et leur élaboration. Or, le relief est un élément capital du milieu physique qui sert de substratum au développement des sociétés humaines. De ce fait, les géomorphologues bourgeois n'ont eu qu'une vue bornée. Pour eux, une description imprécise du modelé suffit. L'explication de sa formation est du domaine de la science pure : elle ne fournit qu'une satisfaction intellectuelle, celui d'une jonglerie irresponsable avec les idées. Qu'une pénéplaine soit éocène ou crétacée n'a généralement guère d'importance directe pour le paysan qui l'habite.
Aussi l'utilisation – très réduite – de la géomorphologie bourgeoise est-elle presque toujours indirecte. C'est ainsi qu'elle peut servir au géologue et au pédologue. Tel reste de topographie ancienne porte un sol particulier, qui ne se forme plus actuellement et dont l'extension est limitée aux fragments de cette topographie ancienne qui sont conservés. Tel est le cas de l'argile à silex du bassin de Paris, qui offre des conditions de mise en valeur très différentes de celles des régions voisines formées par le même substratum crayeux, mais où elle manque. La connaissance de l'évolution morphologique permet, dans des cas semblables, un levé plus rapide et plus précis des cartes géologiques et pédologiques. Il en est de même, dans le domaine de la géologie, pour l'étude des gites minéraux alluviaux. La géomorphologie peut aider à trouver le prolongement de telle nappe de cailloutis contenant des substances utiles. Voilà à quoi se borne, dans les pays capitalistes, l'utilisation pratique de la géomorphologie. C'est bien peu, et cela explique que cette discipline se range parmi les sciences les plus « pures ».

Les applications de la géomorphologie
L'étude de la genèse du relief terrestre met cependant le savant en face d'une combinaison de forces naturelles dont l'importance est essentielle pour la société. La terre cultivée est soumise à l'érosion. Du rythme de cette dernière dépend le maintien de sa fertilité. Que l'érosion s'accélère, et la couche superficielle du sol, celle qui compte pour l'agriculture, est détruite. L'érosion du sol a abouti à la ruine de l'agriculture. Devant l'énorme destruction des sols par l'érosion, provoquée par l'exploitation rapace du capitalisme, les idéologues bourgeois prônent le malthusianisme. Un W. Vogt se lamente que la dernière guerre mondiale n'ait pas réussi à enrayer l'accroissement de la population du globe. Le fait est lié, indirectement, à l'insuffisance de la géomorphologie bourgeoise. Dans une société socialiste, la protection des sols est un devoir primordial. [...] Or la géomorphologie peut contribuer à une telle tâche. Elle doit être à même d'évaluer l'érosion qui résultera de la mise en culture de tel terroir, d'indiquer les espaces que l'on peut défricher sans risque et ceux que l'on doit laisser couverts de végétation. Dans les pays déjà mis en valeur, la géomorphologie, par la connaissance des lois de l'érosion, doit aider à l'aménagement des terroirs. Elle doit pouvoir conseiller de mettre en prairie tel versant, afin de sauvegarder le sol qu'il porte ; de conserver tel autre, moins sujet à l'érosion, en labours ; de planter un bois ici ; de couper telle pente par des rideaux ou des bandes gazonnées.

La géomorphologie doit aussi trouver des applications dans la lutte contre de nombreuses catastrophes. La protection contre les avalanches, les glissements de terrain, les écoulements ne peut que gagner à une meilleure étude du mécanisme de tous ces phénomènes. Lorsque la science sera plus développée, on pourra recourir à une lutte préventive. Aujourd'hui, on attend que le phénomène soit menaçant pour entreprendre des travaux de protection. La défense de tel village contre les avalanches ou les glissements de terrain ne commence, dans les pays capitalistes, que lorsque des ravages se sont déjà produits. Le rôle de la géomorphologie est de discerner dans quels endroits les conditions requises pour le déclanchement du phénomène sont réalisées. Si ce dernier menace une richesse nationale, on peut alors lutter contre son déclanchement. Dans l'état actuel des techniques, nos moyens sont généralement insuffisants pour combattre le fléau une fois en marche. Par contre, ils suffisent souvent à empêcher son déclanchement. Le problème de la lutte préventive est donc capital.
L'aménagement des fleuves et des littoraux est également du domaine de la géomorphologie. La tâche de cette dernière est de faire le bilan des forces naturelles qui s'exercent, afin de déterminer quelle doit être au juste l'action de l'homme. Elle doit aussi prévoir les perturbations que les modifications apportées à la nature par les travaux auront sur les régions voisines. [...]

Le rôle des savants progressistes
Est-ce à dire que personne n'ait vu l'importance de toutes ces applications pratiques de la géomorphologie ? Assu­rément pas. Dans les pays capitalistes, de nombreux techniciens se préoccupent de ces problèmes. Les agronomes s'intéressent à l'érosion des sols, les ingénieurs aux modifications des lits fluviaux et des littoraux, parfois aux éboulements et aux avalanches. Mais cette action est très bornée. Il y a à cela deux séries de raisons. D'abord la rapacité du système capitaliste, qui ne vise que l'exploitation immédiate : en A.E.F. [Afrique équatoriale française], pour récolter quelques tonnes de coton, on ruine irrémédiablement des dizaines d'hectares ; en A.O.F. [Afrique occidentale française], l'arachide a transformé la moitié du Sénégal en un désert. Le capitalisme détruit des richesses séculaires accumulées par la nature pour les dilapider sous forme de dividendes distribués à une poignée d'exploiteurs. Contre ce fait, qui paralyse toute possibilité d'utilisation rationnelle des connaissances scientifiques, l'homme ne peut lutter que par la révolution sociale et politique, par le remplacement du capitalisme par le socialisme. Le rôle des savants progressistes est de dénoncer cette incapacité du capitalisme dans tous les domaines. Lorsqu'il étudie l'érosion, le géomorphologue ne doit pas oublier qu'elle dépend en partie des systèmes économiques. L'érosion des sols est maxima là où le capitalisme a instauré les spéculations agraires les plus effrénées ; le sud et l'ouest des États-Unis, l'Afrique coloniale, les plantations de café du Brésil en sont des exemples frappants. En Afrique du Nord, c'est démesurément que l'érosion s'est accrue à la suite de l'implantation du capitalisme français.
 
Mais il est une autre raison, idéologique celle-là. C'est la séparation presque complète de la recherche scientifique et de la pratique. Les quelques esquisses faites dans les pays capitalistes en vue d'applications pratiques de la géomorphologie sont l'œuvre de techniciens, d'ingénieurs, formés à d'autres disciplines, et qui n'ont guère de contacts avec lès géomorphologues professionnels, presque tous universitaires. Ces praticiens occasionnels utilisent les techniques mathématiques de l'ingénieur, mais ne s'attaquent pas aux problèmes fondamentaux : ils n'en ont ni le temps ni le désir, car leur formation ne les a pas orientés dans cette direction. Ils ne dominent généralement pas la complexité des questions et n'apportent souvent que des solutions de détail, insuffisantes, voire dangereuses par leurs conséquences indirectes, qui n'ont pas été étudiées. De leur côté, les géomorphologues professionnels restent à l'écart de ces travaux, qu'ils ignorent souvent, et dédaignent ces expériences pratiques pour se lancer
dans des spéculations plus éthérées. Ils n'ont pas grand chose à apporter aux praticiens et méprisent ce que les réalisations de ces derniers pourraient leur fournir. Il n'est donc pas étonnant que la géomorphologie classique repose en grande partie sur des bases idéologiques fausses, dont nous devons faire la critique.   n

Extrait reproduit avec l’aimable autorisation de La Pensée.

*Le grand géographe Jean Tricart (1920-2003) disparaissait il y a dix ans. Ce nouvel extrait d’un de ses premiers articles : « La géomorphologie et la pensée marxiste », La Pensée, n°45, 1953, complète celui paru dans La Revue du projet, n° 26 avril 2013.

HAUTES-PYRÉNÉES – Le village de Gavarnie assailli par une avalanche. (d’après le croquis de M. Béraud)

La Revue du projet, n° 27, mai 2013

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