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République, démocratie et institutions, une société entre crispations et attentes, Gérard Streiff

Les enquêtes d'opinion sont autant des outils de connaissance que des armes de propagande. Plus exactement, leur interprétation est l'objet d'une guerre d'idées incessante.

Ces temps-ci, il s’agit souvent d’insister sur le pessimisme français, la résignation ambiante, le poujadisme latent. Mais la lecture médiatique est une chose, la réalité des chiffres en est une autre. Celle-ci montre que s’il y a dans l’opinion des crispations, demeure toujours une forte attente de changement. On observe aussi que l’électorat du Front de gauche est à la fois le plus à gauche et bien au cœur de la gauche. N’en déplaise au journal Le Monde !

Une batterie de sondages, avec des panels importants de 1 000 - 1 500 personnes interrogées, a été publiée durant l’hiver 2012/2013. Il s’agit notamment du « baromètre de la confiance politique » (15 janvier 2013) du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) avec le Conseil économique, social et environnemental, réalisé par Opinionway ; de l’enquête « Les mots de 2012 » de l’institut Médiascopie pour Le Monde et France Inter (janvier 2013) ; de l’étude IPSOS « France 2013 : les nouvelles fractures » pour le CEVIPOF et la Fondation Jean-Jaurès (janvier 2013) ; du sondage Ifop – La Croix, réalisé dans six pays sur la mondialisation (février 2013). C’est un travail d’ampleur et utile ; on y voit une opinion sous pression de la crise, d’abord préoccupée par les questions économiques et sociales, doutant fortement du politique et divisée sur les solutions. Une opinion aussi en attente et disponible : l’étude de Médiascopie signale par exemple que les sondés « se montrent impatients devant la promesse du changement », que « l’attente du changement perdure ». L’étude d’Opinionway rappelle de son côté que l’engagement solidaire reste important (59 % des Français sont adhérents d’une association) ; que la combativité persiste : 59 % (+8 en trois ans) se disent prêts à manifester, 21 % (+1) estiment efficace de faire grève, 41 % (+1) sont pour réformer « en profondeur le capitalisme ». Ifop - La Croix, enfin, établit que seuls 20 % des Français pensent que « le capitalisme est un système qui fonctionne plutôt bien et qu’il faut le conserver ».
Ce qui est souvent problématique dans ces travaux, c’est l’interprétation que les commanditaires en font, comme s’il s’agissait de montrer des Français rongés par la peur, crispés et résignés, optant ou pour le statu quo, le pas-de-vague – et le pouvoir en place – ou le « repli populiste ». Le traitement par le journal Le Monde de l’enquête IPSOS/CEVIPOF/Fondation Jean-Jaurès « France 2013 » est de ce point de vue « exemplaire » (25 janvier 2013). L’enquête disait que les sondés sont essentiellement soucieux du chômage (56 % ; 68 % à gauche) et du pouvoir d’achat (41 %) ; que les questions d’insécurité, d’intégrisme, d’immigration étaient relativement marginales ; que l’image des fonctionnaires apparaissait majoritairement bonne (une majorité relative de 42 %) ; que la critique de l’argent-roi était massive (82 %) ! ; que pour établir la justice sociale, il fallait aux yeux des sondés prendre aux riches et donner aux pauvres (58 %). Or toutes ces dimensions ont été sinon gommées, du moins fortement minorées dans le compte-rendu qu’en fait le journal. Sur deux pleines pages, l’ensemble est déjà surtitré « Enquête sur le populisme ». Page de gauche, la manchette annonce : « Les crispations alarmantes de la société française. Un sondage exclusif met en évidence la très forte demande d’autorité et la tentation du repli national ». Et la page de droite déclare : « Les ingrédients du populisme sont là et dépassent l’électorat de Marine Le Pen. »  Un entretien avec l’historien en vogue Michel Winock est censé installer ces idées. Ainsi tout se polarise sur les « enjeux » du déclin français, de l’autorité, de l’immigration, des religions, et de Le Pen ! Les graphiques qui accompagnent les articles vont bien sûr dans le même sens : la démonstration serait faite que la France se droitiserait, que l’intolérance triompherait, que le FN aurait de beaux jours et que le pouvoir en place, les conditions étant ce qu’elles sont, ferait ce qu’il peut.

L’identité du Front de gauche
Pourtant, à y regarder de plus près, l’étude signale que les sondés ne se bornent pas à hésiter entre résignation ou populisme. Le désir d’une politique alternative, le choix de faire autrement figurent aussi dans leurs réponses. Ipsos termine son enquête (près d’une centaine de pages) en identifiant d’ailleurs, à partir de l’ensemble des questionnaires, cinq familles, cinq courants de pensée : les « libertaires » (12 %, voir ci dessous), les « bobos » (15 %), les « ambivalents » (27 %), les « crispés » (27 %) et les « populistes » (19 %). Ces qualificatifs et ce classement sont tout à fait approximatifs ; pourtant on y retrouve, grosso modo, une sorte d’éventail politique de gauche à droite. Les « libertaires » à la mode Ipsos évoquent assez bien le courant Front de gauche : attachement à l’État social, refus de la xénophobie, critiques du système médiatique, tolérance, laïcité, ouverture critique à l’Europe et au monde. Les « bobos » sont pareillement favorables à l’État social, antiracistes, plutôt confiants dans l’état de la démocratie, de l’avenir de France, dans l’ouverture au monde. Les « ambivalents » sont partagés sur l’immigration, sur les média, sur l’ouverture au monde, sur tout, en fait. « Les crispés » sont hostiles à l’immigration, à l’idée de redistribution, au système politico-médiatique, ils croient au déclin français et au rôle de la nation. « Les populistes » rejettent l’immigration, se défient du système et sont pour la sortie de l’euro. On voit donc apparaître une opinion plus diversifiée, plus riche que la caricature qu’on fait d’elle. Dans sa lecture de l’enquête, Le Monde prétend, contre toute évidence, identifier Front de gauche et « populisme », et insiste sur « des points d’accords entre l’extrême droite et l’extrême gauche ». Pure manipulation alors que les chiffres disent que l’électorat Front de gauche est à la fois très à gauche (condamnation de l’argent, attachement à l’État social, refus de la xénophobie) et en même temps sa proximité avec l’électorat socialiste sur tous ces enjeux est systématique : 82 % des sondés Front de Gauche pensent qu’il faut prendre aux riches, ce qui est le cas de 83 % des sondés proches du PS, alors que seuls 29 % des sondés UMP, 36 % des sondés Modem et 52 % des sondés FN sont de cet avis. Ou encore 57 % des sondés PS pensent qu’il n’y a pas trop d’étrangers en France comme 54 % des proches du Front de gauche mais ils ne sont que 38 % au Modem, 17 % à l’UMP et 1 % au FN. n

« Les libertaires »

Ils se montrent, comme les « bobos », très favorables à l'immigration : 90 % estiment que pour réduire le chômage, il ne sert à rien de réduire le nombre d'immigrés, tandis que 99 % pensent que les immigrés font le travail que les Français ne veulent pas faire et 73 % jugent qu'on se sent autant chez soi en France qu'avant. Ils sont par ailleurs 78 % à considérer que les immigrés, pour s'intégrer en France, font des efforts, et 98 % à trouver grave de tenir des propos racistes.
Comme les « bobos », ils sont attachés à l'État social : 74 % déclarent qu'il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres, 35 % considèrent préoccupant l'état de la santé et la qualité des soins et 33 % les inégalités sociales.
En revanche, à la différence des bobos, mais à l'image des crispés et des populistes, ils apparaissent très critiques à l'égard du système médiatique. 71 % pensent que les média font mal leur travail et 84 % que les journalistes sont coupés des réalités. Ils se montrent assez permissifs vis-à-vis de certains comportements : 45 % estiment qu'il n'est pas grave de frauder dans les transports en commun – un niveau supérieur de 15 points à la moyenne – et 17 % pensent qu'il n'est pas grave non plus de voler dans un magasin – un score qui représente le double de la moyenne. Facteur discriminant, c'est le seul groupe qui se montre hostile à l'ensemble des religions […]. Ils font preuve d'ambivalence sur leur degré d'ouverture au monde : si 68 % s'accordent avec l'idée que la France doit s'ouvrir au monde, ils n'en sont pas moins 60 % à voir la mondialisation comme une menace. Catégories supérieures, diplômées, très à gauche, très intéressées par la politique.

EXTRAITS DE L'ENQUETE IPSOS « FRANCE 2013 »

La Revue du projet, n° 27, mai 2013
 

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