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La transformation de l’Europe ne peut qu’être l’œuvre des peuples eux-mêmes, Patrick Le Hyaric

Entretien réalisé par Léo Purguette

Tandis que l’Europe s’enfonce chaque jour un peu plus dans la crise Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité, député européen et chargé de la dimension européenne du projet communiste, répond à La Revue du projet sur l’actualité du continent et ses perspectives d’avenir.

Quelle est votre analyse de la décision de l’eurogroupe pour Chypre ?
On ne peut comprendre l’actuelle situation de Chypre sans la replacer dans le contexte historique de ces dernières décennies. Ce pays subit en 1974 une invasion turque en réponse à la tentative des colonels grecs de rattacher Chypre à la Grèce, ce qui conduit à la partition de l’île en deux parties. La partie Nord, sous occupation militaire turque. Le Sud constitue la République chypriote. Cette partition a profondément déstabilisé l’économie de l’île, au point de détruire l’essentiel de ses capacités industrielles et agricoles. Pour tenter de compenser la perte de la moitié de son territoire, l’économie de la République est tournée vers la financiarisation au moment où les institutions internationales et européennes promeuvent la « liberté de circulation des capitaux », et favorisent « l’industrie financière » comme source de revenus. La position géographique de l’île, au carrefour du continent européen et de l’Orient, son administration peu regardante sur l’origine des fonds va permettre l’arrivée d’importants flux financiers venant d’abord du Liban après la guerre, d’Israël, de Syrie, puis de l’ancienne Yougoslavie, du Royaume-Uni qui y dispose de bases militaires et enfin de Russie dont les nouveaux oligarques cherchent à mettre à l’abri leurs capitaux.
Ainsi s’explique le choix de la stratégie de financiarisation de l’économie chypriote qui a abouti à l’accumulation d’un capital financier dans l’île, équivalant à huit fois la valeur de la richesse produite en une année. En dépit de cette situation, connue de tous, rien n’a été demandé aux dirigeants chypriotes au moment de l’adhésion à l’Union européenne. A fortiori, aucune action, aucune aide n’ont été proposées par les instances européennes afin de favoriser la réunification de Chypre et le développement de ses bases productives, pour lui permettre le retour à une économie saine. La crise bancaire s’est développée à partir de 2009, aggravée pour l’île par la forte implication des banques chypriotes dans le système bancaire grec.
Au lieu de répondre de manière solidaire aux appels de l’ancien président de Chypre, Demetris Christofias, les instances européennes lui ont à chaque fois opposé l’obligation d’appliquer un plan d’austérité et de privatisation de la fameuse troïka – Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international. L’ancien président s’est opposé à leur chantage et a refusé que son peuple soit mis à contribution. Les droites européenne et chypriote ne le lui ont pas pardonné, mettant tout en œuvre pour que son orientation progressiste soit battue aux élections. Quinze jours seulement après l’arrivée de la droite à la présidence, un plan violent de privatisations, de diminution des salaires et des retraites était imposé, avec en plus une tentative d’impôt forcé sur tous les comptes bancaires, dès le premier euro. C’est la loi du talion de cette fameuse troïka désormais légalisée par ce que l’on appelle le Two-Pack voté récemment par le parlement européen sans les voix des députés du groupe de la Gauche unitaire européenne. Face aux mouvements de la population, à l’inquiétude et la solidarité des autres peuples européens, ils ont dû reculer et ne prélever que les comptes qui vont au-delà de 100 000 euros, après avoir été contraints d’imposer un contrôle des flux de capitaux. Démonstration qu’on peut tenir tête à la troïka et faire sauter des normes prétendument intangibles des traités européens. Ce que confirme l’arrêt de la Cour constitutionnelle du Portugal contre la cure d’austérité dans ce pays, après les puissants mouvements qui s’y développent. Il existe bien de nouveaux champs d’action commune des peuples à exploiter contre les mesures actuelles.

Une coalition hétéroclite a rejeté le budget communautaire au Parlement européen. Comment comprendre ce fait ?
C’est le cadre financier couvrant les années 2014-2020 qui a été critiqué par le parlement européen dans une résolution, sans être encore formellement rejeté. Le vote définitif n’aura lieu qu’à partir de juin.
Le parlement a désormais un pouvoir de codécision avec le Conseil européen sur ce cadre budgétaire qui prévoit une baisse progressive de chaque budget annuel. Alors que le budget de l’Union européenne est de seulement 150 milliards d’euros sur l’année 2013, soit 1,13 % des richesses produites dans l’Union européenne, le projet de budget pluriannuel prévoit de le faire descendre aux alentours de 1 %, ce qui équivaut à une baisse supérieure à 10 %.
Choix lourd de conséquences au moment où il faudrait au contraire augmenter tous les crédits de solidarité et ceux d’investissements pour le futur, notamment ceux dédiés à l’éducation, la recherche, ou encore à l’investissement coopératif pour des infrastructures communes dans des secteurs tels que les transports, l’énergie, le numérique, ou encore de nouveaux projets industriels. Ajoutons qu’il est totalement antidémocratique de décider aujourd’hui d’un budget européen pour le figer jusqu’aux années 2019-2020, alors que personne n’est capable de produire des prévisions de croissance fiables à un an ! Personne ne sait non plus quelle sera alors la composition du parlement et qui dirigera les États de l’Union en 2018. Remarquons que nombre de ceux qui ont refusé ce cadre budgétaire, refusent aussi par exemple de chiffrer des projets d’avenir, ce qui est plus révoltant pour moi, refusent de s’engager pour le nouveau « fonds d’aide au plus démunis » que nous discutons en ce moment.
Aujourd’hui, les chefs d’État et de gouvernement qui ont approuvé lors du Conseil européen de février ce cadre financier font pression sur les députés de leur pays pour qu’ils cèdent. À ce propos, François Hollande pouvait lors du Conseil européen opposer son veto à ce cadre en utilisant l’article 312 du traité de Lisbonne. Il ne l’a malheureusement pas fait.
Nous nous inquiétons du fait qu’un accord pourrait se dessiner sur ce programme budgétaire aux conditions d’y ajouter une « clause de flexibilité » permettant de simples redéploiements budgétaires et une simple « clause de révision ». Nos concitoyens doivent donc d’une manière ou d’une autre se mêler de ce débat qui les concerne. À ceci j’ajoute l’enjeu de nouvelles ressources pour que l’Union européenne dispose des moyens nécessaires pour impulser de vraies politiques ambitieuses et solidaires.

L’euro est de plus en plus fortement perçu par les peuples comme un instrument de domination. Faut-il en sortir ?
Le combat émancipateur pour révolutionner l’Union européenne, ne peut se laisser enfermer dans un piège consistant soit à accepter la monnaie unique telle qu’elle existe, ou au contraire croire qu’en sortant, on améliore de facto la situation des pays et celle des individus.
La monnaie est un instrument d’échange. Elle devrait selon moi devenir un bien public, à partir d’une valeur d’usage et d’échange. Elle devrait être considérée pour son utilité et non pas à partir d’une valeur marchande déterminée pour favoriser sa reproduction dans la spéculation, ou pour ses capacités à attirer des capitaux circulants ; en rivalité avec d’autres monnaies, principalement le dollar. L’euro a été créé à partir des demandes allemandes dans les négociations du traité de Maastricht, et gérée selon les normes allemandes, avec une banque centrale qui non seulement est indépendante des pouvoirs politiques, mais qui est devenue elle-même un pouvoir politique qui utilise la monnaie à sa guise. Pour attirer les capitaux spéculatifs, elle joue sur les taux d’intérêt ou les taux de change au détriment de la production et du développement humain. Dès lors que toutes les monnaies préexistantes, ont été « fondues » dans ce type de monnaie unique, sans travailler à une harmonisation des droits sociaux, de la fiscalité, et des capacités productives, la concurrence entre entreprises, entre producteurs s’est exacerbée avec une violence inouïe. C’est ce qui explique les délocalisations et l’exploitation de travailleurs de pays tiers qui dans une spirale infernale lamine les droits sociaux dans l’ensemble de l’Union européenne. La compression des crédits publics détruit quant à elle les services publics et affaiblit les États. Telle qu’elle est construite, l’union monétaire sous domination du capital allemand reproduit et amplifie les inégalités qui existaient entre les économies de l’Europe élargie.
L’alternative n’est donc pas entre l’euro actuel, et sa disparition qui conforterait le dollar comme monnaie mondiale de domination. Elle est dans la transformation de l’euro, un changement profond des missions et de la gestion de la Banque centrale européenne tout comme du système des banques centrales pour en faire des biens publics, au service de la satisfaction solidaire de besoins humains.
En même temps il faut transformer le « mécanisme européen de stabilité » (MES) en un fonds de développement européen social, écologique et humain. Car l’autre grand enjeu est celui de la justice, de l’égalité, du progrès social et humain à l’intérieur de l’Union européenne, avec de nécessaires politiques de rattrapage pour les pays en retard, en utilisant autrement les fonds structurels, le Fonds social européen et l’utilisation de moratoires sur certaines dettes d’États ou d’institutions publiques.
Cela impliquerait aussi d’être autrement plus audacieux pour une vraie taxe sur les transactions financières, une fiscalité sur le capital, harmonisée vers le haut, des droits et des pouvoirs nouveaux des salariés partout dans leurs entreprises.
La monnaie est le reflet du type de construction à l’œuvre. On l’eût choisie différente de l’euro actuel si l’ambition avait été celle de l’Europe solidaire, avec une monnaie commune européenne favorisant ce nouveau projet portant en son cœur ce processus démocratique de progrès humain.

Le gouvernement ne veut plus d’un retour à une circonscription unique pour les élections européennes. Qu’en dites-vous ?
Nous sommes l’un des rares pays où les parlementaires européens sont choisis selon un tel mode de scrutin inventé par l’UMP. Il est fait pour minorer les forces de contestation de cette Europe ultralibérale et particulièrement le Front de gauche. Le scrutin le plus juste est la proportionnelle nationale. Les partis du consensus européiste n’en veulent pas car ils ont fait et accompagné tous les traités européens, l’ouverture systématique à la concurrence, les normes austéritaires contre la dépense publique. Ils ne souhaitent ni un débat sérieux sur une autre construction européenne, ni l’émergence des volontés et aspirations populaires. Les prochaines élections européennes seront d’autant plus importantes que nous allons être à la croisée des chemins, tant la contestation de l’actuelle Europe est devenue majoritaire. La question démocratique y devient première. De leur côté les institutions européennes vont-elles vouloir ouvrir le chantier du changement des traités européens. Au nom d’une mutualisation plus ou moins partielle de la dette, des interventions encore plus directes de la Commission dans la rédaction des budgets nationaux seront sûrement avancées. Un grand débat citoyen sera nécessaire sur le type d’Europe que nous voulons. Nous devrons nous y engouffrer de toute notre énergie.

Europe des nations ? Europe fédérale ? Quelle est la conception du niveau régional portée par le PCF ?
Je commence à me méfier des mots utilisés pour qualifier un projet européen. Les mêmes concepts recouvrent des projets quelquefois totalement différents.
Il est urgent que les forces progressistes réfléchissent ensemble à l’échelle du continent à un nouveau projet institutionnel qui conjugue le respect de la souveraineté populaire avec des partages de souveraineté consentis pour un vrai projet de coopération et de solidarité avec comme objectif premier « L’humain d’abord » en Europe.

Comment penser la transformation sociale à l’échelle européenne ? Vous parlez d’une autre Europe, à quoi ressemblerait-elle ? Comment y parvenir ? Comment les communistes peuvent-ils y contribuer ?
C’est l’avenir de l’idée européenne qui oblige à une transformation sociale, écologique et démocratique de l’Union européenne. Sans transformation profonde, c’est l’Union européenne qui risque d’exploser, avec des conséquences dramatiques pour les peuples. Une telle transformation ne peut qu’être l’œuvre des peuples eux-mêmes dans un processus populaire de débats, de co-élaboration, d’actions communes sur un certain nombre d’objectifs. Le moyen du changement ne peut qu’être un processus démocratique. Le but doit aussi être la souveraineté populaire et la démocratie. Il n’y a pas de changement sans sortir des carcans des directives et traités européens qui donnent le pouvoir à des instances non élues. Celles-ci conduisent à des choix économiques, politiques, sociaux au seul service des puissances financières et industrielles multinationales dans le cadre du principe de « marché ouvert où la concurrence est libre et non faussée ».
Les enjeux de la transformation démocratique des institutions, d’un nouveau rôle du parlement européen, d’un renforcement du comité économique et social, de la création d’un Forum européen des peuples qui évite que le parlement continue de n’être qu’une chambre d’enregistrement, ou le changement total des statuts et des missions de la Banque centrale européenne, sont décisifs. De ce point de vue un audit public européen sur la nature des dettes des États est lui aussi indispensable. Une conférence européenne sur la qualification des déficits publics et leurs origines ainsi que sur l’évasion fiscale devrait être créée sans attendre. À partir de cet audit des décisions doivent être prises pour annuler certaines dettes, repousser le remboursement d’autres, ou modifier les taux d’intérêt et rapatrier l’argent des paradis fiscaux avant de les fermer.
Le deuxième bloc de ce débat concerne les pouvoirs réglementaires dont dispose l’Union européenne sur les projets concernant le droit du travail : l’harmonisation vers le haut des conditions du travail, la mise en place d’un revenu et d’un salaire minimum garanti, une harmonisation fiscale sur les grandes sociétés européennes et le capital, des pouvoirs étendus pour les salariés dans la gestion des entreprises, banques et groupes industriels, des contrôles étendus pour s’assurer que les droits des travailleurs détachés – nouvelle catégorie de travailleurs qui est amenée à se développer et devant laquelle les inspections nationales du travail sont mal équipées – soient bien respectés.
Le troisième bloc de propositions devrait concerner la question des biens publics et les missions qui en découlent. Notam­ment les services publics, dont des services publics européens, à inventer pour promouvoir d’abord le développement humain, à l’opposé de la marchandisation de tout. Par exemple, des services publics européens dans des secteurs aussi décisifs que l’énergie de demain, les transports, l’indispensable création d’un service de l’environnement, la coopération dans la recherche, la dépollution ou le numérique ou encore un service public dit d’aide à la mobilité assurant un niveau de protection minimale lorsqu’un citoyen européen est en déplacement. Ceci pourrait être soutenu par la transformation du mécanisme européen de stabilité en un fonds européen pour le développement humain, social européen. Ce dernier, en lien avec une banque centrale transformée, pouvant utiliser son pouvoir de création monétaire pour les biens publics et non pour les banques privées. Pourraient être octroyés des crédits sélectifs d’autant plus avantageux qu’ils servent un nouveau développement durable, le progrès social et écologique. Dans ce cadre, l’Union européenne devrait se fixer l’objectif d’être une forme avancée d’un nouveau modèle de développement économique avec des changements dans les processus de production, les modes de consommation, dans le cadre d’une mutation écologique.
Le quatrième bloc doit concerner l’impulsion de la coopération avec d’autres continents, particulièrement le Sud, le Maghreb, et l’Afrique, remplaçant l’actuel choix de la concurrence de nos systèmes agricoles, industriels et de nos industries culturelles. De ce point de vue, un grand combat doit être mené contre le projet de marché transatlantique. Il faut également inventer des mécanismes de protection aux frontières bénéfiques pour le travail et l’environnement des pays d’où nous importons comme pour les salariés européens.
C’est tout l’enjeu d’une Europe de coopération et d’une Europe active sur la scène internationale pour la sécurité, le désarmement et la paix.

CARTE EUROPE CHOMAGE

Taux de chômage harmonisé
Le taux de chômage représente le pourcentage de chômeurs dans la population active,
sur la base de la définition de l'Organisation Internationale du Travail (OIT).

La Revue du projet, n° 27, mai 2013
 

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