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Les réquisitions de Marseille (1944-1948), Robert Mencherini*

Une expérience, restée exceptionnelle par son ampleur et sa radicalité.

Les réquisitions – ces prises de contrôle par l’État - sont fréquentes en temps de guerre. Celle de quinze entreprises à Marseille, décidée, en septembre-octobre 1944, par le commissaire régional de la République (CRR), Raymond Aubrac n’a rien de surprenant en soi : la guerre qui continue en Europe jusqu’en mai 1945 nécessite le rétablissement de moyens de communication très détériorés. La grande majorité des entreprises réquisitionnées appartient au secteur des transports (réparation et construction navales, manutention portuaire, réparation et construction de matériel ferroviaire).

Liées à l’effort de guerre, les réquisitions de Marseille permettent aussi, par leurs modalités, l’intervention des salariés et des syndicats ouvriers dans la vie de l’entreprise par l’intermédiaire d’un comité consultatif de gestion où le personnel est représenté et de directeurs nommés en accord avec les syndicats. C’est cette situation qui conduit la CGT et le Parti communiste à parler d’une « gestion ouvrière » qui concerne quinze mille ouvriers.

Des circonstances de la première réquisition au contexte général
La manière dont a été prise la décision de réquisition n’est pas sans conséquence sur le contenu de celle-ci. Pour la première d’entre elles, celle des Aciéries du Nord (ADN), deux mouvements se rencontrent. D’une part, dans l’entreprise, dès la fin des combats, la relance de la production (ici les réparations de locomotives), à l’initiative de la CGT et du comité local de Libération, alors que les dirigeants de l’usine sont en état d’arrestation. De l’autre, la décision du CRR et de son cabinet juridique. L’arrêté de réquisition du 10 septembre 1944 transforme un état de fait en état de droit en lui donnant un cadre juridique.
Au-delà de l’effort de guerre, les réquisitions de Marseille sont représentatives de la volonté générale de transformation sociale qui touche la France à la Libération. Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), adopté le 15 mars 1944, prône, en particulier, « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie […] et la participation des travailleurs à la direction de l’économie »
Cette poussée sociale ne se traduit pas uniquement par les quinze réquisitions de Marseille. Des « comités de gestion » apparaissent aussi dans l’Allier, le Sud-Ouest, à Lyon (Berliet)… Même à Marseille, le phénomène est plus large que ces quinze réquisitions et beaucoup d’autres entreprises, de moindre importance, sont mises sous séquestre.
L’ampleur du mouvement dans les Bouches-du-Rhône, s’explique sans doute par le renforcement très important des organisations ouvrières à la Libération et par leur action. L’Union départementale CGT rassemble, en 1945, près de 160 000 syndiqués, plus qu’en 1936. Elle est dominée par le courant communiste qui a su, par son action dans la Résistance, dépasser à son profit la scission de 1939 : en 1944, les militants communistes ont été à l’origine des deux grandes vagues de grèves qui touchent les entreprises de la région, en mars et mai 1944. Et Marseille est entrée en grève insurrectionnelle en août 1944.

Une gestion ouvrière sociale, efficace, mais provisoire
La gestion ouvrière se traduit par des avantages sociaux pour les salariés : colonies de vacances, jardins et logements ouvriers, etc. La culture et l’éducation ouvrière sont prises en compte : aux ADN, développement du centre d’apprentissage et création du centre éducateur Charles-Nedelec. La gestion est rationalisée, la transparence est de mise pour la grille des salaires. Le bilan économique est d’ailleurs nettement bénéficiaire et dégage des profits qui sont versés à l’État lors des déréquisitions, en 1947.
Au fil des mois, la gestion ouvrière ne peut se perpétuer sous sa forme première. Les réquisitions sont liées à l’état de guerre et le Conseil d’État, saisi par les représentants des actionnaires, annule, en 1946-1947, plusieurs arrêtés de réquisition. Les directions provisoires, soucieuses de maintenir les acquis de la gestion ouvrière, essaient de définir – sans succès - une troisième voie entre entreprise capitaliste et entreprise nationalisée, les deux solutions étant également critiquées. La loi du 3 septembre 1947, « régularisant la situation des entreprises placées sous réquisition », sonne la fin des réquisitions de Marseille.

La page tournée, la mémoire des réquisitions de Marseille s’est effilochée au fil du temps. Le film récent de Sébastien Jousse et Luc Joulé, Les réquisitions de Marseille (mesure provisoire), a le mérite de faire revivre cette expérience, restée exceptionnelle par son ampleur et sa radicalité.  n

*Robert Mencherini est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Provence.

La Revue du projet, n° 27, mai 2013
 

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