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Le plaisir de lire La Zone du dehors d’Alain Damassio.

Par Juliette Farjat et Victor Thimonier

Il y a quelque chose de particulièrement dérangeant lorsqu’on lit La Zone du dehors. Chaque phrase, chaque proposition est polémique et met en danger les certitudes du lecteur. Il est rare qu’un livre nous permette, d’une manière aussi sensible (c’est-à-dire sans en passer par des discours théoriques) de prendre conscience du caractère arbitraire, parfois absurde de certaines de nos habitudes, de certaines de nos manières d’agir et de penser.
La Zone du dehors est le premier roman d’Alain Damasio, il est sorti dans sa première forme en 1999 aux éditions Cylibris puis a été remanié pour sa réédition en 2007 aux éditions La Volte, éditions créées autour de la publication du second roman d’Alain Damasio, La Horde du contrevent, chef-d’œuvre de l’auteur où la politique science-fiction laisse place à un monde régi par le vent, au sein duquel un groupe mène une étrange expédition vers l’origine de ce vent. La Zone du dehors a connu un grand succès dans le milieu des littératures de science-fiction et a obtenu le prix européen Utopials en 2007. La Horde du contrevent a obtenu le grand prix de l’imaginaire en 2006.
La Zone du dehors est un livre de science-fiction et, pour cette raison, à cause de cette étiquette, nombreux sans doute, sont ceux qui seraient passés devant sans y prêter attention. Alain Damasio, explique qu’il n’est en aucun cas un auteur de science-fiction : c’est le genre qui choisit son auteur pas l’auteur qui choisit son genre. La fiction n’en est que plus captivante et le propos plus incisif. Alain Damasio est un maître, la puissance de ses romans dépasse de loin les genres dans lesquels on souhaiterait le ranger : politique, poétique, anticipation, invention, philosophie, tout est matière à l’écriture et c’est avant tout l’écriture dont on aperçoit le travail tout au long de l’œuvre.
La Zone du dehors, c’est l’aventure d’un groupe : La Volte. Organisation politique subversive, dont l’appellation est extraite du terme même de révolte. Il n’est plus question ici de faire référence à ces mots datés de révolte ou de révolution, c’est proprement à une « volution » que prétend le groupe. C’est-à-dire une pirouette, un salto, quelque chose qui nous fait tourner pour avancer, quelque chose qui bouleverse l’ordre des choses dans et par le mouvement. Les interrogations autour de ce nom émaillent le roman comme une quête de juste politique, de juste opposition à la démocratie dangereuse qui gouverne sur Cerclon I : « Pouvoir agir. Me battre pour quelque chose, directement pour, et pas contre pour... À quoi ça rime d’avoir enlevé le Ré- de Révolte si c’est toujours pour nier et démolir en nihiliste forcené ? Construire, c’est aussi ça l’esprit de la volte. »
La « volution » de ces citoyens les mènera hors de Cerclon, directement dans le dehors, dans l’espace à construire. C’est un dehors concret dans le roman, une fois passé les limites de la cité extraterrestre, mais c’est aussi l’abstrait du dehors à soi-même qui est mis en avant, l’étrangeté, l’étranger en nous qui est magnifié. Un dehors peut être dangereux, mais vivace, plein de surprise, ce qui n’est plus du tout le cas de la social-démocratie de la gestion, dont le leitmotiv se résume en ces termes : «  souriez, vous êtes géré ».
Le roman fait sans cesse référence à Orwell. 1984 est cité dès le début du livre et le récit de La Zone se situe précisément en 2084. Après une guerre chimique d’une violence considérable, seule l’Afrique est restée vivable sur terre. Et encore, il semble que le grand continent soit devenu un espace de survie plutôt qu’un espace de vie à proprement parler. De nombreuses communautés extraterrestres ont alors vu le jour, parmi lesquelles Cerclon I. Première réalisation d’un fantasme de démocratie absolue où tout est l’objet d’un contrôle collectif, jusqu’aux noms des individus. Le président est nommé A et le dernier des citoyens Qzaac, par l’institution du Clastre, sorte de questionnaire géant où chacun peut noter son voisin, son collègue. Démocratie ambiguë, qui fait frémir le lecteur.
Tout au long du roman, on sent aussi l’influence de Michel Foucault. Cerclon, c’est une société au sein de laquelle le pouvoir, parce qu’il est doux, est en même temps plus efficace et moins visible (donc risquant moins d’être remis en cause). Le contrôle et la surveillance n’ont pas de visages, mais sont exercés insidieusement par tous et sur tous. De ce point de vue, les tours panoptiques de Cerclon sont effrayantes : chacun y peut observer à la jumelle les moindres recoins de la ville. Dans tous les cas, il n’y a pas de coupables à dénoncer, pas même d’institution à accuser, la seule marge de manœuvre pour la horde est d’essayer de rendre possible une prise de conscience.
Ici encore, Damasio s’amuse à inventer le nouveau tract, l’élément essentiel à l’exposition d’idées nouvelles permettant ladite prise de conscience : les clameurs. Les clameurs, ce sont des poèmes déposés dans la rue, street art sonore, comme des mini-enceintes qui diffusent les mots de la « volution », quelques éléments qui permettent de mettre en branle la machinale et morne existence des citoyens de cerclons.
L’acmé du roman se situe sans aucun doute dans une joute philosophique et politique, un débat de haute « voltée » entre le président A de Cerclon I et Capt, le personnage principal du roman, professeur de philosophie et volté de premier ordre. La question politique est abordée de front avec simplicité et efficacité. Il y a tellement de nos sociétés dans la fiction de Damasio, qu’en fermant le livre, quelque chose persiste comme un sentiment complexe d’angoisse et de désir de lutte. On regarde à nouveau ce qu’on a l’habitude de critiquer facilement, on constate ce qu’il nous est donné de faire pour continuer notre « volution », et ce roman fait du bien, car avant tout, ce qu’il donne c’est du désir de vivre. Ce désir vient incontestablement de la puissance poétique de Damasio. C’est d’ailleurs peut-être ce qui est le plus étonnant dans ce livre : toutes les descriptions, toutes les critiques sont merveilleusement bien écrites. Et cette écriture, c’est justement elle qui fait transparaître, à travers ces multiples dénonciations un petit brin d’espoir fébrile, diffus, mais dont on sent qu’il peut sortir de n’importe où.
On constatera enfin que le roman creuse l’espace de la polyphonie en permettant par un jeu de signes de passer d’un personnage à un autre. Cet exercice rhétorique d’une force incroyable trouvera son aboutissement dans La Horde du contrevent, mais il est ici expérimenté dans le jeu des impressions politiques avec une finesse incroyable.

On écrit cet article aujourd’hui par plaisir et par envie, envie de faire découvrir La Zone du dehors, mais aussi La Horde du contrevent, qui sont sans aucun doute des œuvres maîtresses dans le mouvement qu’elles instaurent, mouvement qui a quelque chose de perpétuel sans doute !

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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