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Doit-on repenser la science ?

Démocratie, pluralisme, éthique, science « lente » ?

Revue du Projet : Y a-t-il une seule façon de pratiquer les sciences ou plusieurs ?
Leo Coutellec :
On a longtemps pensé qu’il existait une « science reine », les mathématiques ou la physique, d’ailleurs vue de façon assez étroite, sans ses disciplines marginales. Et on a voulu calquer toutes les sciences sur un Euclide ou un Galilée, dépouillées de ce qui ne rentrait pas dans ce schéma. Mais le réel est plus complexe : il y a plusieurs chemins d’accès, une multiplicité de façons de le comprendre et aussi de l’interpréter. La science ne se réduit pas à une alternance de théories et d’expériences, et aujourd’hui les modèles, avec leurs simulations – ainsi pour l’étude du climat – sont des ingrédients de la démarche scientifique à part entière. Des historiens et philosophes des sciences, comme Alistair Crombie ou Ian Hacking, ont identifié, à travers l’histoire, seulement six styles de raisonnements scientifiques : démonstration mathématique, analogie, modélisation, raisonnement probabiliste et statistique, prise en compte de l’historicité, création de catégories.  Ils ont montré que ceux-ci ont été plus d’une fois simultanés et nécessairement complémentaires. En fin de compte, la science se comprend beaucoup mieux par le prisme de ces pluralismes.

RDP : Ces pratiques et méthodes sont-elles ou non équivalentes, aussi pertinentes, aussi efficaces ?
L. C. :
On ne peut pas se prononcer ainsi a priori dans l’abstrait. Dès qu’on creuse, on voit apparaître des hiérarchies, c’est le travail même de la science d’en décider sur chaque cas, au vu de la cohérence, de la qualité, mais aussi de la pertinence sociale. Lorsqu’une façon de procéder en science fait preuve de « suffisance », elle n’est pas loin de passer à côté d’aspects fondamentaux. Par exemple, on a longtemps cru qu’il n’y avait qu’une seule façon de comprendre les relations entre les mâles et les femelles dans la nature, sur le mode de la concurrence, or on saisit depuis quelque temps qu’il existe une alternative plus tournée vers la coopération, comme l’a très bien montré Joan Roughgarden dans son ouvrage récent Le gène généreux. Pour un darwinisme coopératif.

RDP : On oppose souvent le « relativisme », où tout se vaudrait, et le « positivisme », pour lequel il n’y aurait qu’une seule et bonne façon d’accéder au réel, voire à la vérité, les excès de chacun alimentant l’autre camp.
L. C. :
Dans le « relativisme », la science est dissoute et réduite à sa dimension sociale. Je ne propose ni un positivisme atténué ni un relativisme atténué. Le constat du pluralisme dans les sciences identifie un nombre restreint de voies d’accès vers le réel, les critique et les articule entre elles. Par exemple, la croissance d’une plante peut s’expliquer par la génétique, la botanique, l’éco-physiologie, la bio-informatique et les outils issus de ces démarches ne sont pas en concurrence. Il est vrai que, concrètement, les sciences ne se présentent pas toutes nues, mais mélangées à d’autres choses. Ceux qui veulent ne les présenter que dans une pureté idéale donnent du grain à moudre au relativisme.

RDP : On voyait sur les murs en 1968 : « il n’y a pas de science neutre ». Que penses-tu de ce slogan ?
L. C. :
Il était clairvoyant, une science « neutre » ne peut être qu’un idéal, à la manière de Claude Bernard qui pensait entrer dans un autre monde, quand il arrivait au laboratoire, quittait son manteau et mettait sa blouse blanche. La science est porteuse de valeurs. Il s’agit d’abord de valeurs liées à la connaissance elle-même, de critères que les scientifiques se sont donnés pour qualifier leurs pratiques, tels la non-contradiction, l’économie de pensée, l’adéquation de la théorie et de l’expérience ; mais il n’y en a pas une liste finie, ces critères ont varié selon la science, selon l’objet, selon les époques. La science inclut aussi, plus subtilement, des valeurs moins internes et plus implicites, progressistes ou non : l’équité, la soutenabilité écologique, les « races », le genre, etc. Lorsque la biologie ou les sciences médicales ont été pratiquées presque uniquement par des hommes pendant des siècles, il en est immanquablement résulté des façons de les penser incompatibles avec certaines valeurs féministes. Des phénomènes analogues sont encore plus évidents dans les sciences humaines et sociales.

RDP : Une particularité de ton travail est de jouer sur deux tableaux, sciences et éthique. Quelles différences y a-t-il entre éthique, morale et déontologie ? Y a-t-il plusieurs définitions et interprétations concurrentes selon les écoles de pensée ?
L. C. 
: Il n’y a pas consensus sur ces distinctions, mais voici l’usage que je fais de ces termes. La morale est relative aux individus, aux époques, aux cultures. La déontologie en est souvent une traduction en règles, quelquefois corporatives, en codes plutôt rigides, notamment en médecine, en biologie, en sociologie. En sciences et techniques, celles-ci ont une utilité, pour trancher dans les conflits d’intérêts, pour lutter contre les falsifications, mais elles ne disent pas comment traiter le problème de la non-neutralité de la science : cette dernière y est prise comme un produit fini. Reprenant une formule de Didier Sicard, président du Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2007, la morale, ce sont les réponses avant de se poser les questions, et l’éthique, ce sont les questions en attente de réponses. L’éthique doit être un cadre d’analyse pour s’interroger sur les pratiques et pas seulement sur les résultats, et cela le plus en amont possible et de la façon la plus ouverte et collective possible.

RDP : Que proposes-tu dans ce domaine ?
L. C. :
On voit trop fréquemment l’éthique instrumentalisée, comme justification a posteriori, comme accompagnement de décisions déjà prises, en sciences et dans la politique. Au contraire, elle ne doit pas être prisonnière d’une théorie, ni conséquence d’une religion ou d’un dogme, ni simple codification des usages ou prolongement d’une tradition. Il faut donc construire son autonomie, comme une sorte d’éducation populaire au questionnement et, en ce sens, elle est beaucoup plus subversive qu’un rassemblement de normes. C’est le projet d’une éthique, non pas pure, mais « générique », ce mot ayant un peu le même sens que pour les médicaments génériques, c’est-à-dire débarrassés d’une marque (ici d’une idéologie trop typée) et recentrés sur l’essentiel de leurs propriétés. Des comités d’éthique travaillent avec cet esprit dans plusieurs pays scandinaves.

RDP : Autre facette du problème : la pression formidable sur les chercheurs, en particulier sur les jeunes (concurrence exacerbée, course au nombre de publications dans les revues internationales, facteur d’impact). Ce « plus haut, plus fort, plus vite » est-il un progrès ? Est-il souhaitable, efficace, inévitable ?
L. C. : Il faut s’intéresser aux normes cachées qui se trouvent derrière ces constatations. Les causes, on les connaît assez bien : le pilotage par le monde des affaires et les politiciens, le management, la stratégie de Lisbonne d’une économie concurrentielle de la connaissance, etc. Tout cela est utilisé par les forces de l’argent et ne dégage pas du temps libre pour l’humain. Du coup, le partage des découvertes, la création d’un monde commun sont bien moins au cœur de la science. Explosent les erreurs, les plagiats, les travaux banals, ceux faits pour plaire, pour accompagner les modes et les intérêts dominants ; il y a en outre obsolescence rapide, voire immédiate, des publications et perte de l’histoire. Le bénéfice en qualité n’est pas toujours au rendez-vous, loin de là ; cette pression et ces accélérations se retournent alors contre l’efficacité bien entendue.

RDP : Dans son dernier livre, Une autre science est possible, Isabelle Stengers propose de « ralentir les sciences », qu’en penses-tu ?
L. C. : Dans les rues, on voit une prolifération de fast-food ; un mouvement baptisé slow food [restauration lente] s’est alors développé en opposition, depuis une vingtaine d’années. Il ne s’agit pas uniquement de manger moins vite, mais mieux, de façon plus attentive et plus conviviale, c’est-à-dire : beau, bon et sain. C’est un peu la même chose en science. Le fait de mener certaines recherches plus rapidement n’est pas critiquable en soi, mais ça l’est lorsque l’accélération devient une norme. Évidemment, il ne s’agit pas de remplacer une norme d’accélération par une norme de ralentissement, mais de promouvoir une « chronodiversité » : n’accélérer que ce qui doit l’être, ralentir souvent, prendre le temps des congés de recherche, de la réflexion sans but immédiat, des années de « césure » comme dans certaines grandes écoles. Les scientifiques, surtout les titulaires, doivent se demander s’ils ne participent pas aussi à leur propre asservissement, en se lançant à corps perdu dans les appels d’offres tous azimuts, en s’adaptant aux critères d’évaluation. Il reste néanmoins des poches de liberté et des marges de manœuvre, on ne doit pas exagérément se considérer comme pris dans un engrenage impitoyable. On peut prendre des initiatives collectives, la recherche peut s’ouvrir aux citoyens avec de l’imagination. Les industriels et les banquiers se promènent dans certaines universités et grandes écoles comme dans leur jardin pour imposer leurs normes en amont et en aval de la formation et de la recherche. Pourquoi les citoyens et les associations n’auraient-ils pas le droit de prendre le temps d’être eux aussi consultés et acteurs ?

*Léo Coutellec est Docteur en philosophie des sciences à l’INSA de Lyon.

Entretien
réalisé par Pierre Crépel

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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