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Critique des concepts géomorphologiques classiques, Jean Tricart*

À l’inverse de la pensée bourgeoise, dont les constructions idéalistes ravalent l’étude des processus à une place très subalterne, c’est de l’analyse de ces derniers que doit partir la pensée marxiste.

*Le grand géographe Jean Tricart (1920-2003) disparaissait il y a dix ans. À cette occasion, nous avons voulu lui rendre hommage en publiant un extrait d’un de ses premiers articles : « La géomorphologie et la pensée marxiste » La Pensée, n°45, 1953.

Le principal mal dont souffre la géomorphologie bourgeoise est l’idéalisme. L’un de ses maîtres les plus éminents, Davis, n’affirmait-il pas qu’il est bon de s’enfermer dans une pièce obscure et d’imaginer ce que telle région devient successivement sous l’effet de l’érosion ? Typique à cet égard également est la méthode du même auteur dans son livre sur les récifs coralliens. Dans chaque chapitre vient d’abord une description de l’atoll tel que Davis, qui ne l’avait jamais vu, l’imaginait sur le bateau. Des raisonnements sur la façon dont devait s’être développé l’atoll pour avoir une telle forme viennent ensuite. Le chapitre se termine par le compte-rendu de la visite de l’atoll. Invariablement, Davis trouve les faits conformes à son schéma… C’est le triomphe de la raison créatrice. Tout le travail est essentiellement subjectif. La pensée de Davis crée l’enchaînement des faits, voire les faits eux-mêmes. L’idéalisme est total. Une telle méthode de pensée n’est pas propre à Davis, qui n’en est que le représentant le plus éminent et le plus connu, donc le plus dangereux. Bien d’autres le partagent avec lui, même quand ils se sont opposés à lui dans des polémiques violentes, phénomène fréquent dans le développement de la philosophie bourgeoise. […]

Le concept d’érosion normale mériterait de longues critiques. Son nom, à lui seul, est déjà révélateur. Il implique la référence à une règle absolue, à une « norme », à un canon, qu’on a admis une fois pour toutes comme le seul valable. On peut rétorquer, même en s’appuyant sur la pensée bourgeoise, avec Claude Bernard : « Il n’y a rien de troublé et d’anormal dans la nature ». Le concept même d’érosion normale repose sur la forme d’esprit des philosophes bourgeois en quête d’absolu. […] Elle combine en un même ensemble des éléments dont la répartition est différente : le ruissellement actif des pays semi-arides, sans couverture végétale dense et continue, sans sols profonds, et l’écoulement fluviatile hiérarchisé (et idéalisé) des pays humides à puissante couverture végétale. Des mesures ont montré la faiblesse du ruissellement sous forêt dans les pays tempérés océaniques et l’importance primordiale de la végétation. Que cette dernière soit détruite par l’homme et le ruissellement cesse d’être négligeable sur les terres dénudées et ameublies pour les besoins de la culture. Le dépôt des limons de débordement débute avec l’extension des terres labourées et correspond à l’accroissement de l’érosion normale, présente partout à la surface du globe en dehors des déserts et des glaciers, par celle de zones climato-morphologiques, où les combinaisons de processus d’érosion s’effectuent suivant des modalités variables en fonction du climat, de la végétation, des modifications de cette dernière par l’action de l’homme.[…]

Il est bien évident que nous ne pouvons rejeter en bloc toute la géomorphologie bourgeoise. En particulier, certaines des tendances récentes qui se manifestent en Allemagne, en France et même aux Etats-Unis peuvent aider à fonder une géomorphologie marxiste. Il suffit, pour cela, qu’elles soient objectives, qu’elles rompent consciemment avec les spéculations abstraites et idéalistes de la géomorphologie classique.[…]

Développer la morphométrie

Tout d’abord, nous devons faire un effort considérable pour asseoir la géomorphologie sur des connaissances de base solides. Définir et étudier les faits fondamentaux, presque complètement ignorés, est une tâche urgente. Nous parlons sans cesse de versants doux et de versants raides et nous sommes incapables de dresser une carte de la valeur moyenne des pentes du globe, même pour des pays soi-disant bien « connus », comme la France ou l’Allemagne. Il en est de même de la densité des talwegs, drainés ou non. De telles ignorances font ressortir le caractère idéaliste des schémas davisiens, puisqu’ils se fondent sur l’adoucissement progressif des versants et l’action des eaux courantes pour légitimer le cycle d’érosion. […] Il n’existe pas encore de bonne géomorphologie descriptive. Nous devons nous efforcer de mettre au point des méthodes de mesure des faits topographiques, permettant de les analyser objectivement, de les caractériser au moyen de chiffres. Il faut donc développer vigoureusement la morphométrie.

Et cela pose une question de méthode : deux orientations extrêmes sont possibles. L’une consiste à mettre au point des coefficients compliqués mais précis, rendant compte de multiples particularités […]. Combinant en eux un trop grand nombre de facteurs souvent antagonistes, ils ne permettent que difficilement l’établissement des lois fondamentales de l’évolution du relief. Longs à calculer, ils ne permettent que lentement l’analyse d’un problème à l’échelle du globe. Par contre, ils peuvent s’avérer utiles pour la définition des conditions topographiques qui caractérisent de petites unités régionales. La seconde orientation consiste à effectuer des mesures aussi simples, aussi analytiques que possible, à en faire de très grands nombres et à traiter les résultats au moyen des techniques statistiques, afin de faire apparaître des lois générales entre les divers éléments mesurés. Cette méthode semble la plus satisfaisante pour la géomorphologie générale. […]
[Il existe] une opposition dialectique entre les processus et la surface du globe terrestre caractérisée par ses roches, ses sols, sa couverture végétale, ses déformations. C’est cette opposition dialectique que nous devons analyser objectivement si nous voulons agir sur elle. À l’inverse de la pensée bourgeoise, dont les constructions idéalistes ravalent l’étude des processus à une place très subalterne, c’est de l’analyse de ces derniers que doit partir la pensée marxiste. Mais elle ne doit pas les abstraire de l’ensemble dans lequel ils fonctionnent : ils ne sont qu’un élément d’une opposition dialectique qui comprend tous les autres éléments de la pellicule superficielle du globe terrestre, dans lesquels la vie joue un rôle essentiel : vie végétale et animale, mais aussi action de l’homme. Cette dernière modifie les conditions de la vie végétale et animale d’une façon intense et profonde, ce qui lui confère une importance morphologique de premier plan. La négliger est faire preuve d’idéalisme et c’est interdire à la géomorphologie de concourir à la lutte des peuples pour une vie meilleure.  n

Extrait reproduit avec l’aimable autorisation de La Pensée.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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