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La « démocratie pour le peuple des seigneurs » entre passé et présent, Domenico Losurdo*

La « démocratie pour le peuple des seigneurs » peut facilement se transformer en une dictature pour le peuple des seigneurs.

Andrew Jackson est président des États-Unis au moment où Tocqueville fait le voyage qui aboutit à la publication de la Démocratie en Amérique. Il est vrai que ce président liquide en grande partie la discrimination censitaire des droits politiques. Mais, parallèlement à cela, nous avons affaire à un propriétaire d’esclaves qui, par ailleurs, ordonne la déportation des Peaux-Rouges (les Cherokees). Ce sont des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants : un quart meurt déjà en cours de route. Devons-nous considérer que Jackson est un démocrate ? Les auteurs de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution de 1787 sont également des propriétaires d’esclaves ; bref, durant trente-deux des trente-six premières années d’existence des États-Unis, la fonction de président est occupée par des propriétaires d’esclaves, souvent impliqués dans l’expropriation et la déportation des Peaux-Rouges.

Les États-Unis de l’époque sont-ils une démocratie ?
En général, on se débarrasse de ces questions en ayant recours à un historicisme vulgaire : les sociétés libérales auraient hérité de pratiques et de rapports sociaux universellement répandus. Mais les faits sont tout autres. Tocqueville publie le premier livre de la Démocratie en Amérique en 1835. À cette date, l’esclavage a en grande partie disparu sur le continent américain. Dans le sillage de la Révolution française, la révolution des esclaves noirs à Saint-Domingue donna l’impulsion du processus d’émancipation. Puis la révolution de l’Amérique latine éclata contre la domination espagnole : elle aussi s’acheva avec l’abolition de l’esclavage. La révolution des colons anglais conduisant à la fondation des États-Unis est la seule du continent américain à tenir bon et même à renforcer et à étendre l’institution de l’esclavage : après avoir arraché le Texas au Mexique, la république nord-américaine y réintroduit l’esclavage aboli auparavant. Une fois encore se pose la question : les États-Unis de l’époque sont-ils une démocratie ?
Il est plus opportun de parler de Herrenvolk democracy, c’est-à-dire de démocratie valant seulement pour le « peuple des seigneurs ». Quand ce régime a-t-il pris fin aux États-Unis ? Avec la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage qui l’a suivie ? En réalité, un des chapitres les plus tragiques de l’histoire des Afro-Américains s’écrit entre la fin du XIXe siècle et les débuts du XXe siècle. Leur lynchage était un horrible spectacle de masse. Je veux citer ici un historien américain :
« Des nouvelles de lynchage étaient publiées sur les feuilles locales et des wagons supplémentaires étaient ajoutés aux trains pour les spectateurs, parfois des milliers, venant de localités situées à des kilomètres de distance. Pour assister au lynchage, les enfants des écoles pouvaient avoir un jour de liberté. Le spectacle pouvait inclure la castration, l’écorchage, le rôtissage, la pendaison, les coups de feu. Les souvenirs pour les acquéreurs pouvaient inclure les doigts des mains et des pieds, les os et même les organes génitaux de la victime, et aussi des cartes postales illustrées de l’événement. »

Un autre historien américain (George M. Fredrickson) observe que « les efforts pour maintenir la « pureté de la race » dans le Sud des États-Unis anticipent certains aspects de la persécution lancée par le régime nazi contre les Juifs dans les années 1930 ». Aux États-Unis, l’État racial survivra quelque temps à l’effondrement du Troisième Reich : en 1952, une trentaine d’États de l’Union interdisent encore le mariage et les rapports sexuels interraciaux considérés parfois comme de graves délits.

La « démocratie pour le peuple des seigneurs » et l’histoire de l’Occident
Il serait toutefois erroné de concentrer exclusivement son attention sur les États-Unis. La catégorie de Herrenvolk democracy peut être utile pour expliquer aussi l’histoire de l’Angleterre qui, immédiatement après la Glorieuse Révolution libérale de 1688-89, arrache à l’Espagne le monopole de la traite des esclaves noirs et renforce son oppression sur les Irlandais en leur imposant une condition comparable à celle des Peaux-Rouges. Ou plutôt, la catégorie de Herrenvolk democracy peut être utile pour expliquer l’histoire de l’Occident en tant que tel. En effet, entre la fin du XIXe siècle et les débuts du XXe siècle, l’extension du suffrage en Europe va de pair avec le processus de colonisation et l’imposition de conditions de travail serviles ou semi-serviles aux populations assujetties : la rule of law, le gouvernement de la loi dans la métropole capitaliste s’entrelace avec le pouvoir arbitraire et policier et même avec la terreur imposée dans les colonies. À bien regarder, c’est le même phénomène qui caractérise l’histoire des États-Unis à cette différence près que dans le cas de l’Europe les populations colonisées, au lieu de vivre dans la métropole, sont séparées d’elle par l’océan. De manière significative, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, un libéral de gauche tel que John Stuart Mill célèbre d’un côté la liberté tout en justifiant et célébrant d’un autre côté le « despotisme » de l’Occident sur les races encore « mineures », tenues d’observer une « obéissance absolue ».

La « démocratie pour le peuple des seigneurs » a la vie dure !
Parvenu à ce point, en synthétisant et en actualisant les résultats de mon livre, Contre-histoire du libéralisme (La Découverte, 2013 pour la traduction française), je me pose trois questions : le dépassement de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » résulte-t-il d’une évolution spontanée du libéralisme ? La réponse doit être un non catégorique. En décembre 1952, le ministre américain de la justice envoie une lettre éloquente à la Cour suprême qui est en train de discuter de la question de l’intégration dans les écoles publiques : « la discrimination raciale porte de l’eau au moulin de la propagande communiste » qui se diffuse aussi parmi les Afro-Américains (comme parmi tous les peuples soumis à la domination coloniale et raciste). Au XXe siècle, le mouvement communiste a été le grand adversaire du colonialisme, de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » et de l’État racial.

Et maintenant la deuxième question : l’État racial américain a-t-il exercé une influence sur l’Europe ? En 1930, un idéologue du nazisme de premier plan tel qu’Alfred Rosenberg exprime son admiration pour l’Amérique de la white supremacy, ce « splendide pays du futur » qui a eu le mérite de formuler l’heureuse « nouvelle idée d’un État racial », idée qu’il était donc question de mettre aussi en pratique « avec la force de la jeunesse » en Allemagne. Hitler se réclame lui aussi explicitement du modèle américain : en Europe orientale, les Indiens à assujettir sont les Slaves qu’il faut décimer afin de permettre la germanisation du territoire et ceux qui seront épargnés seront destinés à travailler comme les esclaves noirs au service de la race des seigneurs (à l’inverse, les Juifs sont assimilés aux bolcheviques, les uns et les autres devant être éliminés en tant qu’idéologues et instigateurs de la révolte des « races inférieures »). Certes, il faut garder à l’esprit la distinction entre démocratie (même seulement limitée à la race des seigneurs) et dictature. Et pourtant... Retournons aux États-Unis dans les années qui précèdent la guerre de Sécession. Tocqueville observe la dureté des peines infligées à ceux qui enseignaient aux esclaves à lire et à écrire. Bien sûr, l’interdiction visait à exclure la race des serfs de toute forme d’instruction. Et, cependant, en cas de violation d’une telle règle, les propriétaires blancs étaient les premiers à être frappés. De plus, des règles interdisaient la miscegenation, les rapports sexuels et les mariages interraciaux. Or, encore une fois, en visant à rendre héréditaire et invariable la condition des esclaves, ces règles finissaient par porter gravement atteinte à la liberté des propriétaires. En d’autres mots, le régime de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » limitait profondément la liberté des propriétaires d’esclaves, confirmant la grande formule de Marx et d’Engels d’après lesquels un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre.
 On peut penser à ce qui arrivait lorsque les esclaves se rebellaient ou lorsque les propriétaires craignaient d’être privés de leur « propriété » d’une façon ou d’une autre. Les témoins de l’époque rapportent : « le service militaire [des patrouilles blanches] est assuré nuit et jour, Richmond ressemble à une ville assiégée [...] Les Noirs [...] ne se hasardent pas à communiquer entre eux de peur d’être punis ». Les abolitionnistes blancs étaient aussi touchés parce qu’ils étaient considérés comme des traîtres à la race blanche et ils étaient assimilés pour cela à des Noirs. Donnons encore une fois la parole aux témoins de l’époque : ceux qui critiquent l’institution de l’esclavage « n’osent même pas échanger leurs opinions avec ceux qui pensent comme eux de peur d’être trahis ». Tous sont contraints par la terreur à « ne pas ouvrir leurs bouches, à étouffer leurs propres doutes et à enterrer leurs propres réticences ». Comme on le voit, la domination terroriste que les propriétaires d’esclaves exerçaient sur les Noirs finissait par frapper durement les membres et les fractions de la classe dominante ; dans des conditions de crise aiguë, la « démocratie pour le peuple des seigneurs » peut facilement se transformer en une dictature pour le peuple des seigneurs. Entre l’État racial aux USA et l’État racial en Allemagne, il y a des éléments de continuité et de discontinuité.  

Enfin, dernière question : la « démocratie pour le peuple des seigneurs » a-t-elle totalement disparu de nos jours ? Indéniablement, beaucoup de choses ont changé avec la gigantesque vague de révolutions anticoloniales déferlant sur le monde à partir d’Octobre 1917 et surtout de Stalingrad. Et pourtant, l’idéologie dominante célèbre Israël comme l’unique démocratie authentique du Moyen-Orient. Sauf que la rule of law, le gouvernement de la loi pour les citoyens israéliens à part entière va de pair avec l’expropriation, la déportation, l’arrestation arbitraire et même l’exécution extra-juridique perpétrées à l’encontre des Palestiniens : c’est la démocratie pour le peuple des seigneurs. Et à l’échelle internationale ? Piétinant de manière explicite le principe de l’égalité entre les nations, les États-Unis et l’Occident continuent à s’arroger le droit souverain d’envahir, de bombarder, de soumettre à l’embargo et à la faim tel ou tel pays même sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU. Aux proclamations vibrantes rendant hommage à la liberté et à la démocratie répond la tentative d’exercer une dictature sur le plan international ; malheureusement,  la « démocratie pour le peuple des seigneurs » a la vie dure !   

 

Traduit de l'italien par Aurélien Aramini.

*Domenico Losurdo est philosophe. Il est professeur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbino.

 

La Revue du projet, n° 26, avril 2013

Il y a actuellement 1 réactions

  • La « démocratie pour le peuple des seigneurs » par D.Losurdo

    Une mise en garde dans cette excellente analyse des origines et les fondements de modèle de démocratie »athénienne», rouvert un peu plus de deux siècles; l'Etats-Unis n'était pas le seul pays dans les Amériques, qui a gardé l'esclavage légalisé après l'indépendance. Tout au long du XIXe siècle, ils ont été assez mauvais accompagnés par l'Empire brésilien.

    Par sitiom@yahoo.com, le 06 juillet 2014 à 19:04.