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Occupy Wall Street Remarques sur la révolte des 99 %, Gérard Streiff

Occupy Wall Street (OWS) est né en septembre 2011 à l'occasion d'une action spectaculaire, l'occupation de Zuccotti Park à Manhattan deux mois durant. Où en est cette action ? S'agit-il d'un mouvement d'activistes ou d'un courant représentatif de la société américaine ?

OWS participe d’une manière d’Internationale des indignés dont on a pu voir les actions en Espagne, en Grèce notamment, des révoltes sans dirigeants, véhiculées surtout par Internet et les réseaux sociaux, pour dire vite. Des ouvrages récents commentent ce phénomène, Nous, les indignés d’Espagne  chez Jacob-Duvernet ; Indignés, d’Athènes à Wall Street, échos d’une insurrection des consciences  chez Zones ; ou plus spécifiquement Occupy Wall Street ! Textes et témoignages des indignés  de Jade Lindgaard aux éditions Les Arènes.
On retrouve dans ces manifestations des thématiques communes, la référence à 1968, le rejet de la dictature des marchés, la dénonciation des inégalités, la place de l’enjeu immobilier (et du logement), la critique d’une démocratie de façade et l’aspiration à une démocratie directe. Le manifeste d’OWS dit notamment : « Nous venons vers vous à une époque où les grandes entreprises, qui placent le profit au-dessus des gens, leurs intérêts personnels au-dessus de la justice, et l’oppression au-dessus de l’égalité, dirigent nos gouvernements. » L’occupation de Manhattan a connu un écho médiatique retentissant ; une contestation radicale au cœur même de la finance, l’image était d’une très grande force. Mais le mouvement, informel, donne l’impression d’avoir connu son pic de popularité et de s’essouffler. À l’occasion du premier anniversaire de l’occupation du parc Zuccotti, à l’automne 2012, une manifestation n’a réuni que 2 000 personnes, la tentative de perturber la journée boursière n’a pas vraiment marché, la police a arrêté 200 manifestants (des images ont montré des militants plaqués au sol, ficelés comme des saucissons) sans soulever d’indignation particulière. Des commentateurs font remarquer que le succès d’Occupy Wall Street ne s’apprécie pas seulement par l’ampleur des échos médiatiques ou le nombre de manifestants mais par une foultitude de petits mouvements à travers les États-Unis sur des thèmes comme le refus de rembourser des emprunts prohibitifs ou des oppositions à des expulsions d’appartements, etc. D’autre part, le mouvement se décline à présent dans une infinité de thématiques (et de lieux), Occupy University, Occupy Research, Occupy Boston, Occupy Potland, Occupy Los Angeles, Occupy Nation, etc. Et puis ce mouvement continue de passionner, voire de fasciner les cercles universitaires américains. Un récent article du New York Times recensait les études consacrées actuellement à OWS, notamment celles d’Alex Vitale du Brooklyn College de New York, de Theda Skocpol de Harvard, d’Edward Maguire de l’American University de Washington, de Jeffrey Juris, anthropologue à la Northeastern University de Boston. Des chercheurs engagés ont créé Occupy Research, un site qui permet de partager les méthodes de recherche et qui récolte des informations sur les mouvements Occupy du monde entier.

Une demande de réelle démocratie

N’empêche : le relatif insuccès d’OWS fait débat, tout comme sa difficulté à s’organiser, que ce soit en parti, en syndicat, en organisation ou tout simplement en mouvement. On parle de divisions internes. Selon Jesse Klein, sociologue à l’université de Floride, celles-ci sont apparues « entre les activistes qui disposent du temps nécessaire pour de longues réunions œuvrant à un consensus et ceux qui ne l’ont pas et craignent de se voir reprocher leur manque d’implication ». D’autres formes de tensions existent. Il y a par exemple d’un côté les militants qui insistent sur les inégalités sociales et la cassure symbolisées par le fameux slogan : nous sommes 99 %, soit une volonté de rassembler contre le 1 % des ultra-riches. Il serait minoritaire mais ne s’avoue pas vaincu : « le processus de maturation pour changer les choses prendra du temps. Laissons croire que nous nous affaiblissons. » L’autre courant, qu’on qualifierait plus volontiers de sociétal, estime que le plus important aujourd’hui est d’inventer « de nouvelles formes » de vie sociale. Comme Marina Sitrin qui, dans le journal Occupy, appelle à « rompre avec ces gens qui voudraient nous dire quoi faire et comment le faire, pas seulement les gouvernements et les politiciens mais aussi les partis de gauche, les journalistes, les universitaires. » Ce courant, apparemment plus influent, milite pour ce qu’on appelle « l’horizontalisme » par opposition à toute forme de verticalité. Il s’agirait de rompre non seulement avec le capitalisme financier mais avec toute forme d’organisation passée de ce même capitalisme. On ambitionnerait la création de « communes » afin « d’élever la conscience du peuple », genre de phalanstères fourieristes, et d’aller vers « un réseau international de communes déterritorialisées et souveraines » où « la poursuite du bonheur (…) ne se résumerait plus à l’homo oeconomicus » et au consumérisme. « Si on ne peut pas changer la vie, changeons la façon dont nous vivons. »
Une question revient souvent dans les débats autour d’OWS : quelle est son influence réelle dans l’opinion américaine ? Certains média laissent entendre qu’OWS serait constitué de gosses de riches, au chômage, qui protesteraient… contre leurs parents ! Propos polémiques même s’il est vrai que les militants concernés disposent généralement d’un haut niveau de diplômes. Todd Gitlin, professeur de sociologie à Columbia (New York) et auteur du livre électronique Occupy Nation, estime, lui, que ce n’est pas tant le noyau dur des activistes qui compte que « le mouvement périphérique, tous ces gens qui participent aux grandes manifestations mais sont absents des réunions et des assemblées générales. Ils sont beaucoup plus nombreux et leur poids politique fait grossir le mouvement ». De son côté Hector Cordero-Guzman, sociologue au Baruch College de New York a proposé un sondage sur Internet qui fut ensuite mis en ligne sur occupywallst.org. Il en ressort que « les Occupy représenteraient un échantillon représentatif de la population. Ce ne sont pas simplement des jeunes célibataires désœuvrés, ce sont des gens qui ont suivi un parcours normal mais pour qui les choses n’ont pas tourné comme elles auraient dû. »
OWS incarne d’abord une forte aspiration démocratique, autant politique qu’économique. « Il est difficile de résumer l’esprit d’OWS » estime Nathan Schneider, écrivain américain qui a suivi de près l’histoire du mouvement. Il y a eu tant de mots d’ordre lancés, par exemple « Ce n’est pas une protestation, c’est un procès » ou « Chaque jour, chaque semaine, occupons Wall Street ! ». Mais, poursuit-il, « s’il est une phrase qui illustre bien OWS, c’est ce slogan venu des Indignés d’Espagne : une réelle démocratie maintenant. » Moins « visible », OWS semble conserver un potentiel réel. Occupation est devenu un terme résolument fédérateur. Comme l’écrit Sylvain Cypel dans le journal Le Monde, aujourd’hui, « le 1 % (est) l’incarnation du mal capitaliste ». Signe de son influence persistante ? De récentes révélations, notamment de l’association Partnership for civil justice (dans un rapport d’une centaine de pages), montrent que OWS a été, dès les origines, fortement surveillé et infiltré par le FBI.
P.S. : On lira avec profit Dictionnaire presque optimiste des États Unis de Christophe Deroubaix aux éditions Michel de Maule ; ainsi que l’article du New York Times International du 26 février 2013 : « La jeunesse américaine penche à gauche ».

La révolte des 99 %

« La formule inédite des 99 % a permis de remettre au centre du débat les inégalités économiques, en faisant de celles-ci un enjeu démocratique. Cependant, même dans le mouvement, certaines perplexités et inquiétudes se sont exprimées. Par exemple les assemblées générales sont-elles réellement démocratiques ? Certaines décisions ne sont-elles pas pilotées en sous-main ? Ne privilégient-elles pas ceux qui veulent et peuvent y participer ? Ou encore : la formule des 99 % ne risque-t-elle pas de dissimuler des formes d'oppression comme le racisme ou la domination masculine ? Malgré l'enthousiasme qu'il (il s'agit du recueil « Occupy Wall Street ! » de Jade Lindgaard) manifeste, ce travail laisse entrevoir combien il est compliqué, concrètement, de faire vivre une vraie démocratie »
Serge Audier, Le monde des livres, 8 juin 2012

 

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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