La revue du projet

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De l’utilité d’un projet, Patrice Cohen-Seat*

Faire à nouveau grandir une « conscience de classe » dans le « prolétariat » européen suppose de travailler à un « projet » sur lequel il puisse se rassembler.

«En soi », une classe est l’ensemble de ceux qui, parce qu’ils occupent une position semblable dans les rapports de production, ont objectivement des intérêts communs face à ceux d’autres classes. Mais une telle classe ne devient historiquement un acteur social capable de défendre ses intérêts que si elle prend « conscience » d’elle-même et de sa capacité collective à arracher une amélioration de sa place relative dans la société. Elle devient alors un « sujet collectif » capable de se donner des objectifs, de s’organiser et d’agir pour augmenter ses pouvoirs et sa part des richesses produites. Par hypothèse, les classes dominantes ont cette « conscience de classe » sans laquelle elles n’auraient pas réussi à établir et maintenir leur domination. Leur premier effort est d’empêcher les classes dominées d’y accéder et de se mettre ainsi à leur tour en position de lutter pour faire valoir leurs propres intérêts.

Une alternative de société
Ce qui a fait la force de la classe ouvrière, par opposition à d’autres classes dominées (par exemple la paysannerie), c’est la capacité qu’elle a eue de porter le projet d’une alternative de société, d’un projet « universel », et de disputer ainsi à la « bourgeoisie » son leadership  social. Ce « projet » n’est pas tombé du ciel. Il s’est construit dans un mouvement qui liait des réalités objectives – développement de la science et de la grande industrie, avènement de la « bourgeoisie », multiplication et concentration des ouvriers, urbanisation, révolutions,… – et une idéologie (largement inspirée de Marx), c’est-à-dire notamment une interprétation de la réalité et de l’histoire, dessinant la possibilité d’une autre forme d’organisation sociale. Le développement des « pays socialistes » lui a apporté comme une magistrale consécration. Ce « projet » a été le contenu même de la « conscience » de la classe ouvrière : un ensemble de représentations, de valeurs, d’idées et de pratiques (notamment de luttes) qui l’ont « unifiée politiquement ».
Mais cette « conscience de classe » n’a pas résisté au changement d’époque. En s’élargissant, le salariat s’est divisé : Français/étrangers, femmes/hommes, cou­ches moyennes /couches populaires, contri­buteurs/ « assistés », etc. Les grandes concentrations de salariés, qui favorisaient le sentiment d’appartenance de classe, ont progressivement perdu du terrain au profit d’unités de production beaucoup plus petites. Les formes de management ont poussé à l’individualisation des situations et à la concurrence entre salariés. Et les difficultés puis l’effondrement des « pays de l’Est » ont porté un coup idéologique fatal.
Surtout, la mondialisation financière du capital a bouleversé la configuration des classes. Les classes dominantes, emmenées par celle des financiers, continuent d’être partout des acteurs essentiels. Elles cherchent à orienter dans leur intérêt la construction de l’ordre mondial, tout en jouant des oppositions et contradictions entre les pays et les continents. C’est la « guerre économique ». La capacité d’agir des salariés est en l’état marginalisée en Occident. La domination de classe s’y intensifie. Dans les grands pays émergents, les ouvriers (et les salariés) deviennent une force grandissante. Leurs intérêts les opposent aux classes qui les exploitent, mais parfois aussi aux salariés des pays développés : ainsi, les luttes menées ces dernières années en Europe contre les réformes des retraites ont pu paraître à certains progressistes des pays émergents comme une défense de « privilèges » des salariés occidentaux. L’injonction « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » paraît bien peu audible.

L’enjeu européen
La lutte des classes, disait Marx, est faite des efforts incessants de la bourgeoisie pour diviser le prolétariat, face à ceux du prolétariat pour s’unifier. Le fait est que la division a gagné du terrain. Le problème le plus difficile, pour les classes dominées, est que la mondialisation du capital a également mondialisé la mise en concurrence des salariés entre eux.
Idéologiquement, institutionnellement et pratiquement, le travail de division est organisé à l’échelle du monde. C’est donc jusqu’à à cette échelle que la question de « l’unification » doit désormais être posée : à capitalisme mondialisé, lutte de classes elle-même mondialisée. Et pour les prolétaires européens, pour qui l’Union européenne est devenue le lieu principal d’organisation de la « concurrence libre et non faussée », la question de leur propre « unité politique » est donc désormais cruciale. Reconnaissons que, sur ce plan, la « bourgeoisie » a un bon demi-siècle d’avance sur le « prolétariat ».
C’est un des obstacles majeurs auxquels se heurtent, dans chacun des pays européens, les forces de transformation sociale. Faire à nouveau grandir une « conscience de classe » dans le « prolétariat » européen suppose de travailler à un « projet » sur lequel il puisse se rassembler. Ce qui implique encore que le « projet » se place au niveau de l’enjeu européen lui-même. Et pour la même raison, que le centre du « projet » soit la capacité des Européens à penser leur unité, se rassembler et s’organiser pour agir ainsi sur l’Europe comme sur l’ordre du monde. C’est la tâche historique à laquelle doivent s’atteler d’arrache-pied les forces sociales, politiques et culturelles qui entendent aujourd’hui mener, et gagner, l’impitoyable lutte de classes contemporaine.

*Patrice Cohen-Seat  est président d’Espaces Marx.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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