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Les classes et la stratégie du PCF, Serge Wolikow*

L’analyse des divisions sociales est au cœur du diagnostic qui aujourd’hui encore détermine les projets politiques.

Il n’est pas question dans un bref article de traiter l’ensemble du sujet mais d’évoquer les relations que la stratégie entretient avec l’analyse des classes. Autrement dit comment la perception et le discours sur les classes sont fortement présents dans l’exposé de la stratégie communiste mais aussi dans son application.

La référence aux classes
Dans la longue histoire du communisme français, la référence aux classes est un identifiant essentiel de la politique du parti. En cela le PCF s’inscrit dans une filiation qui est celle des organisations du monde ouvrier qui dès le XIXe siècle affirment leur singularité en mettant en avant distinctions et luttes de classes quand il s’agit de se définir politiquement au sein du camp républicain qui met l’accent sur l’égalité politique. Depuis la fondation du Parti ouvrier français, dans les années 1880, par Jules Guesde, le combat pour l’égalité sociale est le propre du combat pour la République sociale. Le mouvement syndical qui émerge à la fin du XIXe siècle avec la CGT met l’accent sur la lutte pour l’abolition du salariat et la réappropriation par le monde ouvrier de ses moyens de production.
Après la révolution russe et l’établissement du pouvoir soviétique, le jeune parti communiste met en exergue une vision de la société où le prolétariat campe face à la bourgeoisie dominante dans une société où les classes intermédiaires de petits propriétaires, petits bourgeois commerçants, artisans ou agriculteurs, sont en voie de disparition. En fait, cette thèse répandue très fortement par l’Internationale communiste, notamment sous le mot d’ordre « classe contre classe », est reçue avec réticence et réserve dans le PCF. Pourtant, elle structure des pratiques qui jusqu’au début des années 1930 accompagnent la bolchevisation du parti mais aussi une conception du syndicalisme très méfiant à l’égard des alliances avec les diverses catégories de travailleurs autres que les prolétaires entendus au sens strict. Dans une France où le salariat de la grande industrie est très minoritaire cela ne contribue pas à l’élargissement de l’influence communiste mais, en revanche, cela l’enracine dans certaines zones du monde ouvrier des villes comme des campagnes. En fait, lorsque la stratégie de Front populaire, à partir de l’été 1934, prend progressivement forme, cela conduit à réviser une partie de l’ancienne analyse des classes et des catégories sociales que ce soit en milieu rural et milieu urbain.
 
Rassemblements et alliances
Désormais c’est une tout autre représentation de la division sociale qui est mise en œuvre. Reprenant une partie de la rhétorique républicaine contre les grandes familles et les monopoles, le PCF distingue la très grande bourgeoisie d’un côté et le peuple de l’autre dont la classe ouvrière constitue le noyau central. Les luttes de classes passent désormais par des rassemblements et des alliances dont l’objectif est avant tout le changement social et politique dans le cadre de la grève comme de l’élection. Cela ouvre la voie à une nouvelle forme d’organisation et de recrutement en direction des employés ou des fonctionnaires. Quant au monde paysan, dominé par les petits propriétaires, il est désormais accepté qu’il s’agit de le défendre sans considérer que sa disparition est inéluctable. Cette représentation des classes, croisée avec l’approche en termes de peuple, se retrouve fortement au moment de la Libération et de la reconstruction du pays en 1945, lorsque le PCF lance le mot d’ordre de bataille de la production. Les ingénieurs, les techniciens sont appelés à se joindre au monde ouvrier, quant aux exploitants agricoles, petits propriétaires, fermiers, ils sont également considérés comme faisant partie d’une paysannerie à défendre dont il faut promouvoir les statuts. Lorsqu’au cœur de la guerre froide, au moment d’un nouvel isolement, le PCF, dans les années 1950, proclame la théorie de la paupérisation absolue de la classe ouvrière, c’est pour dénoncer les thèses de tous ceux qui dans la gauche mettaient en avant la thèse d’une « nouvelle classe ouvrière » profitant des retombées de la société de consommation. Dans la décennie suivante, l’attention de nouveau portée aux alliances et à la nécessité de prendre en compte les bouleversements sociaux, économiques mais aussi politiques accompagnant l’installation du régime gaulliste, vont conduire à relancer une analyse différenciée des catégories et groupes sociaux, notamment dans les nouveaux secteurs de l’économie. L’identification des groupes comme les cadres, ingénieurs et techniciens d’un côté, les ouvriers spécialisés de l’autre, les nouvelles catégories de travailleurs intellectuels mais aussi le grand capital monopoliste est inséparable de la stratégie qui se forge autour du projet de l’union de la gauche et du programme commun. Cette histoire des imbrications entremêlées entre analyse des classes et stratégie ne s’arrête pas à la fin des années 1970 mais les trente dernières années sont mieux connues des lecteurs. Il reste que la question de l’analyse des divisions sociales est au cœur du diagnostic qui aujourd’hui encore détermine les projets politiques, en ce sens sans doute la question n’a pas perdu de son actualité.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013

*Serge Wolikow est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l'université de Bourgogne.
 

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