La revue du projet

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Construire un nouveau bloc historique, Elisabeth Gauthier*

Les transformations du capitalisme ces dernières décennies ainsi que l’offensive néolibérale ont profondément reconfiguré les sociétés. La définition d’une stratégie politique transformatrice doit se réaliser à partir de ces nouvelles réalités et s’avère d’une grande complexité.

La large coalition des forces ayant constitué dans de nombreux pays européens la base sociale des « trente glorieuses »,  après la victoire sur le fascisme, s’est désintégrée. En France, après avoir porté la gauche au pouvoir en 1981, l’alliance entre le salariat du secteur public et les milieux populaires s’est progressivement désagrégée, à la suite du tournant néolibéral effectué par François Mitterrand en 1983.

Des fractures profondes
de la société

Les décennies qui ont suivi ont profondément fracturé la société, ce qui pose des défis inédits aux forces de gauche dont l’objectif consiste à rassembler une majorité en faveur d’un véritable changement. Privatisations, éclatement du salariat, mise en concurrence généralisée des salariés et des territoires, divisions croissantes au sein des classes subalternes, démontage social et dé­mo­cratique, érosion des organisations issues du mouvement ouvrier, pénétration de l’idéologie néolibérale, sont autant de facteurs qui modifient profondément la donne. Ils nous obligent à penser une stratégie politique à partir des fractionnements et divisions au sein de la société, avec le but d’en dépasser certains pour constituer un nouveau bloc social en capacité de porter un changement de politique.

C’est à travers un processus complexe – l’hégémonie – que s’exerce et se perpétue, selon Antonio Gramsci, le pouvoir des classes dominantes. Contester ce pouvoir suppose de viser une contre-hégémonie, et c’est à partir de cet objectif qu’une stratégie politique transformatrice est à définir. Il s’agit de construire du « sens commun », de viser avant tout une nouvelle hégémonie culturelle, de bâtir les fondements d’un nouveau bloc social ayant la capacité de générer une majorité de changement.

Cristalliser du sens commun
La constitution d’un bloc historique pouvant générer un nouveau pouvoir suppose de construire, dans la confrontation de classe, des alliances entre différentes forces sociales dont les intérêts ne sont pas identiques, mais peuvent, sous certaines conditions, converger. Un tel projet politique ne saurait être l’addition d’une série d’intérêts différents. Il doit pouvoir cristalliser du sens commun. On est loin d’une conception mécaniste, sociologisante de la définition de l’intérêt de classe. Il s’agit d’un processus politique pouvant faire émerger dans la société une perspective de changement sur la base d’une nouvelle hégémonie culturelle, d’une nouvelle alliance entre forces sociales opposées aux classes actuellement dominantes. Même si les classes subalternes sont socialement et politiquement éparpillées et fragmentées, les forces du capital sont bien leur adversaire.

Tout indique que la logique du capitalisme contemporain, la logique financière, est particulièrement destructrice pour le travail, le salariat, les choix en matière de production, de recherche et d’éducation, pour les services publics et biens communs, la sécurité sociale et personnelle, l’organisation des territoires, les besoins écologiques, la démocratie, l’organisation du monde. Ce qui pourrait conduire à un rassemblement très large face à l’oligarchie actuellement au pouvoir. Mais, dans le même temps, les classes dominées sont socialement et politiquement plus fragmentées que naguère ; ce qui rend la constitution d’un nouveau bloc social très difficile. Et l’offensive néolibérale des dernières décennies a profondément ancré des idées qui empêchent une vision solidaire de la société et l’action collective. Le contraste est fort dans nombre de pays européens, entre l’intensité des luttes et sentiment d’impuissance, entre colère et repli.

Un projet alternatif
Face à ces obstacles, un projet politique alternatif doit pouvoir proposer une autre logique qui serait particulièrement motivante pour les populations les plus frappées par la crise, les milieux populaires et ceux qu’on qualifie de « couches moyennes inférieures ». C’est notamment au sein des classes subalternes que l’hégémonie dominante développe des trésors d’ingéniosité pour faire vivre toutes les divisions possibles et imaginables, entre plus et moins pauvres, entre « méritants » et « assistés » entre Français et étrangers, entre salariés de différents statuts, entre populations de différents territoires, générations, religions. Pour contrer activement cette approche ségrégationniste de la société, il s’agit de revitaliser une interprétation des confrontations actuelles sous l’angle de la confrontation de classe. Dépasser tendanciellement ces divisions dangereuses pour la société et paralysantes pour la gauche, nécessite un projet politique d’une nouvelle qualité, représentant un intérêt commun face aux objectifs de la bourgeoisie. Élaboration et appropriation d’un tel projet ambitieux supposent un nouveau pouvoir d’interprétation du côté de celles et ceux qui sont appelés à s’unir et à agir. C’est dans ce contexte que le concept de la lutte pour une nouvelle hégémonie culturelle comme élément central de la stratégie politique prend tout son sens. 

*Élisabeth Gauthier  est directrice d’Espaces Marx.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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