La revue du projet

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Le nouvel enjeu autogestionnaire, Jean Lojkine*

La révolution informationnelle introduit un élément nouveau dans le rapport entre les salariés, plus généralement entre les citoyens, et les dispositifs de représentation politique.

Alors que le capitalisme industriel a construit une civilisation « libérale » fondée sur une double domination (domination économique du propriétaire des moyens de production sur le salarié vendeur de sa force de travail ; domination politique du représentant sur le représenté), le capitalisme informationnel introduit une double faille dans ce dispositif.

D’une part le salariat s’élargit aux travailleurs intellectuels, la nouvelle organisation du travail informationnel dans l’entreprise en réseau, évolutive, promeut une autonomie des salariés, certes censée être « sous contrôle », mais qui peut remettre en cause la division capitaliste du travail entre la fonction de conception monopolisée par le capital et les tâches d’exécution monopolisées par les salariés. D’autre part la libre circulation de l’information sur Internet introduit une forme nouvelle de démocratie participative par le biais des petits groupes interactifs d’expression directe, ouverts à tous, sans hiérarchie, sans autorité en surplomb.

Des aspirations autogestionnaires
Pourquoi les forces progressistes, et en premier lieu celles qui s’étaient assigné comme objectif de « dépasser » le capitalisme n’ont-elles pas réussi à prendre en charge ces aspirations autogestion­naires en construisant des passerelles entre démocratie représentative, partidaire, et démocratie directe ?

L’intellectualisation du travail, l’implication ambivalente des salariés dans le travail informationnel et les services, le malaise des cadres entre responsabilisation et contrôle, entre affirmation identitaire et prolétarisation, ces mutations dessinent un tout autre contexte pour le projet autogestionnaire, que celui des expériences historiques du XXe siècle. Pourtant contrôler les embauches, les rythmes du travail, la division du travail et la hiérarchie des salaires, comme cela se fit à la Fiat de Turin en 1969, ce n’est pas élaborer des « contre-plans », des « propositions industrielles » qui s’opposent frontalement aux stratégies des directions d’entreprise, ni élaborer de nouveaux critères de gestion qui s’opposent aux critères de rentabilité.

Briser le cœur même de l’idéologie capitaliste
En outre le plus dur pour un mouvement alternatif, c’est de briser le cœur même de l’idéologie capitaliste qui fait des dépenses pour les hommes des « coûts » à réduire en priorité. Peu de luttes sociales ont été jusqu’à remettre en cause les critères de la productivité apparente du travail (diminuer au maximum le travail vivant au profit de l’accumulation du capital), pour lui opposer un nouveau type de productivité économe en capital, osant par là même faire du développement des hommes (salaires, effectifs, qualifications, conditions de travail), non un moyen mais une fin, l’objectif final de l’entreprise, de la société ?

Dans le « printemps arabe » de février-mars 2011 comme dans le mouvement des « indignés », les revendications pour plus de liberté et de justice sociale sont étroitement liées. On trouve tout à la fois une révolte contre un déclassement anticipé, contre une baisse objective ou prévisible du rendement des diplômes… la revendication de trouver un travail, un « bon » travail et une aspiration massive à une véritable liberté d’expression et d’association, à une « émancipation » culturelle à l’égard de l’autorité patriarcale dans la famille, dans l’entreprise et dans la Cité. Mais les cumuls de mandat, la « professionnalisation » des fonctions électives, la corruption des élites au pouvoir ont provoqué chez eux une véritable défiance à l’égard de la démocratie représentative, de la représentation politique (et syndicale) et de toutes les formes délégataires. En outre ces nouvelles expériences de démocratie directe ne sauraient à elles seules se substituer à la représentation politique : elles n’en ont ni la cohérence, ni la vision de l’intérêt général, ni l’inscription dans la longue durée. Le véritable problème n’est donc pas le choix entre démocratie directe et démocratie représentative mais la liaison dialectique des deux points de vue.

Les mouvements altermondialistes connaissent les affres des luttes de clan (ATTAC), les limites de leurs programmes économiques alternatifs, la faiblesse de leur implantation dans les entreprises, et dans les couches populaires, y compris chez les jeunes. Quant aux mouvements sociaux très importants qu’ont su déclencher ou encadrer (« accompagner » ?) les organisations syndicales depuis 1995, ils butent tous aujourd’hui sur le même obstacle : leur incapacité à se relier aux espaces politiques de gouvernement, aux représentations partidaires. Le rejet de l’ancienne subordination syndicale aux partis de gauche, le refus de rentrer dans le moule d’une division des tâches entre l’organisateur du social (le syndicat) et le parti-gouvernement, n’a toujours pas débouché sur une nouvelle articulation entre la mobilisation des masses populaires et leur traduction politique.

Comment à la fois coopérer entre partenaires égaux sur le même champ d’intervention (donc avec des projets alternatifs très poussés, des propositions économiques précises touchant à la fois le niveau local et le niveau régional, national, européen), sans en même temps se confondre avec l’action politique des partis destinés à gouverner ?

Répondre à ces questions, c’est d’une certaine manière revenir sur l’originalité de l’expérience démocratique française et son fondement : la révolution de 1789. La représentation politique n’implique pas nécessairement le centralisme délégataire et bien des dispositifs intermédiaires peuvent limiter la scission entre représentants et représentés. 

*Jean Lojkine est sociologue. Il est directeur de recherche honoraire au CNRS.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013

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