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Rendre au travail ses libertés et son pouvoir d’agir ! Maryse Dumas*

« Ringardiser » la lutte des classes vise à nous priver d’une grille de lecture des contradictions qui traversent notre société et surtout, des leviers susceptibles de renverser les rapports d’exploitation et de domination.

Plus de six Français sur dix estiment, d’après une enquête récente de L’Humanité, que la lutte des classes est une réalité. Ils n’étaient que quatre sur dix à avoir cette opinion à la fin des années 1960. Aussitôt l’étude publiée, le concert de la bien-pensance néolibérale (voire social-libérale) s’est fait entendre : c’est à qui donnerait les gages les plus percutants, de ceux qui n’y avaient jamais cru à ceux qui n’y croyaient plus ! Comme s’il s’agissait d’une foi religieuse et non d’une réalité.

Une contradiction majeure
Coup sur coup, on apprend que le nombre de milliardaires augmente et leurs fortunes aussi tandis qu’il n’y aurait plus d’argent pour financer les retraites ou les indemnisations chômage et que les ouvriers de plusieurs entreprises industrielles sont sommés d’accepter, au nom d’un maintien hypothétique de leurs emplois, la baisse de leurs salaires et l’allongement de leur durée du travail.

C’est d’abord cela la lutte des classes, avant les manifestations ou les grèves, et ce sont les possédants et les puissances financières qui la mènent le mieux et le plus consciemment. Ce sont leurs choix qui font tous les jours la démonstration de sa réalité bien vivante.

D’où l’importance du résultat de l’enquête même s’il faut le nuancer : plus nombreux à reconnaître l’existence de la lutte des classes, les Français le sont nettement moins à pouvoir préciser quelle est leur propre appartenance, leur propre positionnement dans celle-ci. Là se trouve la contradiction majeure sur laquelle doit être entrepris un travail théorique et politique de grande importance pour toutes celles et tous ceux en recherche d’une stratégie de transformation fondamentale de la société. Théorique, car les bouleversements intervenus et en cours dans la sphère productive, et plus largement dans la société elle-même, obligent à redéfinir les contours de la lutte des classes. Politique, car « la conscience de classe » ne peut résulter que d’un processus combinant identification et intervention, luttes réactives et stratégies de transformation.

Donner corps à un réflexe,
une intuition

En 2009, dans les premiers mois de la crise financière, plusieurs millions de personnes ont manifesté à plusieurs reprises avec l’ensemble des syndicats, unis par un mot d’ordre : « la crise c’est eux la solution c’est nous ». Qui « eux » ? Qui « nous » ? Voilà un premier travail théorique à mener, pour donner corps à ce qui n’est, la plupart du temps, qu’un réflexe ou une intuition.
La plupart des luttes, des manifestations, des contestations sociales font l’objet d’un soutien de 60 à 70 % des Français. La même proportion se retrouve pour penser que dès lors qu’une manifestation entraîne plus d’un million de personnes, la loi devrait en tenir compte. 60 à 70 % c’est aussi la part des ouvriers et employés dans notre pays. Elles et ils partagent un niveau de vie voire même un mode de vie commun, voire des comportements électoraux. Pourtant l’identification autour d’objectifs fédérateurs a du mal à se construire tant le salariat est éclaté, tant les méthodes managériales poussent à la destruction des collectifs de travail, des solidarités collectives.

Parvenir à nommer les lignes de partage et les appartenances de classes, qu’il ne faut pas confondre avec les catégories sociales est incontournable : tant qu’on n’a pas de mot pour dire une réalité on ne parvient pas à la penser. Les mots d’hier ne sont plus en rapport avec le réel : « la classe ouvrière organisée » ne correspond plus à la façon dont se vivent des millions d’ouvriers. Et que dire des millions d’employés voire de cadres, d’artisans, de travailleurs « indépendants » saignés à blanc par le système ?

Comment nommer la classe capitaliste elle-même ? Les actionnaires ? Mais plusieurs millions de salariés sont actionnaires de l’entreprise dans laquelle ils travaillent et les banques transforment en actions une bonne partie de l’épargne populaire : la frontière de classes divise les actionnaires eux-mêmes entre ceux qui ont la réalité du pouvoir et ceux qui n’en ont que l’illusion.

Définir une stratégie de conquêtes du ou des pouvoirs est l’enjeu primordial de toute réflexion sur la lutte et la conscience de classe : pouvoir politique mais surtout pouvoirs économiques. Le système d’exploitation prend racine et se développe par l’exploitation du travail : c’est donc bien en rendant au travail ses libertés fondamentales, son pouvoir d’agir sur tous les pouvoirs qu’on pourra véritablement changer la société. 

*Maryse Dumas est syndicaliste, membre du Conseil économique, social et environnemental.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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