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Luttes de classe et politique, Isabelle Garo*

Les luttes de classe n’ont jamais disparu de l’histoire du capitalisme. Mais, d’une part leurs conditions se renouvellent en permanence. D’autre part, la conscience qui les accompagne et varie sans cesse en est un élément constitutif.

Aujourd’hui, la relative remontée de la question des luttes de classe dans une partie de la pensée critique s’ouvrant de nouveau à la culture marxiste va de pair avec une difficulté d’une partie de la gauche à se ressaisir de cette question. Elle va aussi de pair avec une guerre de classe sans merci, dans une situation de crise profonde du capitalisme contemporain. Dans ces conditions, les enjeux de cette notion sont plus politiques que théoriques, ou plutôt ils contribuent à réarticuler ces deux plans.
Dès le Manifeste du parti communiste, rédigé à la veille de la révolution de 1848, Marx et Engels définissaient les classes de manière dynamique, dialectique : la bourgeoisie est cette classe qui ne cesse de révolutionner les forces productives et qui s’efforce en permanence d’y ajuster les rapports de production capitalistes, en portant une attention prioritaire à ses intérêts mais aussi au réel. Son but, hier comme aujourd’hui, est de remodeler la réalité sociale en fonction de ses seuls intérêts de court terme, quelles qu’en soient les conséquences sociales, politiques et environnementales.

Une classe salariée populaire
Mais la crise actuelle, plus encore que les précédentes, est la rencontre violente du capitalisme avec ses propres limites, c’est-à-dire avec ses contradictions toujours résurgentes, dans les conditions d’une domination de classe perdurante et renforcée. Il se trouve que des contradictions et une crise propres affectent dans le même temps la gauche radicale et ses alternatives. Et cette situation est inséparable des formes prises par la lutte des classes contemporaine.
D’une part il faut le souligner, le refus des contre-réformes libérales en cours est majoritaire du côté des classes populaires. Mais, d’autre part, la résistance sociale à l’assaut néolibéral se fait dos au mur et va de défaite en défaite, en dépit de luttes fortes et de mobilisations nombreuses. Ces contradictions ne sont pas les seules. Ainsi en est-il de la définition la classe ouvrière, dont on nous a longtemps assuré qu’elle avait disparu. Trois remarques à ce sujet :

1/ La permanence d’un rejet du libéralisme demeure propre au groupe ouvrier et tout spécialement au salariat d’exécution, de même que les phénomènes de résistance au travail persistent et se renouvellent.

2/ Cette permanence se double d’une montée de l’abstention et d’un sentiment croissant d’insécurité sociale, terreau de ce racisme de « réaction » exploité et diffusé par l’extrême-droite, qui n’est nullement propre au groupe ouvrier mais qui le concerne aussi.

3/ Les transformations sociales en cours, loin de réaliser les prophéties de « moyennisation » sociale énoncées dès les années 1970, prouvent une forte repolarisation, qui tend à recomposer une classe salariée populaire, incluant les employés, dans le contexte de la tertiarisation croissante et de l’augmentation des emplois d’ « aide à la personne », peu qualifiés et faiblement rémunérés. Il faut ajouter à ce tableau la crise du salariat intermédiaire, dont les conditions de travail sont très éloignées de celles du haut encadrement.

Ces trois tendances sont à la fois contradictoires et combinées, elles accompagnent mobilisation ou repli, politisation ou passivité. Aucune traduction politique immédiate n’en résulte. À partir de là, on peut affirmer que la crise présente, en raison même de son ampleur et de cette dimension sociale, fait du pronostic une partie intégrante du diagnostic. Autrement dit, elle inscrit le projet et l’alternative au cœur des luttes présentes, comme autant d’exigences bien sûr, mais aussi comme conditions de la construction et de la reconstruction de forces collectives, seules en mesure de desserrer le carcan des politiques de régression sociale.
C’est bien pourquoi, également, la remontée d’une description en termes de classe sociale est elle-même l’un des effets mais surtout l’un des enjeux de la situation sociale présente. C’est pourquoi, enfin, les nouvelles luttes de classes se présentent aussi comme des tâches d’organisation et de résistance, impliquant d’associer mobilisations syndicales et perspectives politiques, démocratie et combativité, inventivité et convergences larges, débat ouvert et perspective nettement construite de sortie hors du capitalisme.  

*Isabelle Garo est philosophe. Elle est professeur au lycée Chaptal.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013

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