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Enjeux de genre, enjeux de classe, Sabine Fortino*

L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail a favorisé une tension voire une opposition de classe entre les femmes elles-mêmes.  

A ujourd’hui, près d’un actif sur deux, en France, est une femme (47 %). Les salariées ne constituent donc plus un groupe minoritaire mais une composante essentielle de la population active, au même titre que les hommes.

L’accès libre à la contraception (1969) et à l’avortement (1975) ont rendu possible une insertion professionnelle féminine massive et surtout moins conditionnée par les maternités. Désormais, la grande majorité des femmes, mères d’un et même deux enfants, n’interrompent plus leur carrière pour élever les enfants. Elles s’emploient à articuler leur statut domestique/familial et leur statut de salariée, sans renoncer à aucun. Loin de les y aider, les entreprises leur imposent souvent le travail à temps partiel (féminisé à plus de 80 %), dans des conditions qui les appauvrissent, sans possibilité de choix des horaires de travail ni de retour au temps plein. Par ailleurs, on sait que depuis les années 1970-1980, les performances scolaires des filles et ce, dans tous les domaines de la vie scolaire (durée des études, niveau de diplôme, taux de réussite aux examens) sont meilleurs que celles des gars. Pourtant, les jeunes diplômées ont plus de risques que leurs comparses masculins de connaître le chômage et/ou un déclassement sur le marché du travail (c’est-à-dire, un décalage, préjudiciable à leur insertion, entre leur niveau de qualification initial et l’emploi occupé à la sortie du système scolaire). Ces mêmes diplômées finissent par accéder aux emplois qualifiés, de catégorie intermédiaire ou supérieure, investissent massivement les emplois « protégés » de la fonction publique, s’illustrent aussi parmi les professions libérales (un tiers de ces professionnels sont féminins), mais connaissent ensuite des freins importants dans leur carrière. Elles occupent très rarement les fonctions hiérarchiques de premier plan, contrairement aux hommes dont les carrières sont plus rapides et ascendantes. Pour les salariées moins qualifiées, la situation est autrement plus difficile. Bien davantage que les hommes, elles cumulent les contrats de travail précaires atypiques (CDD, chèques emploi service, sous emploi) et constituent de fait une cible privilégiée de la précarisation que nous connaissons depuis bientôt trente ans.

Maintien des inégalités
entre les sexes au travail

Aussi, malgré des transformations culturelles et structurelles particulièrement importantes à partir de la seconde moitié du XXe siècle, les inégalités entre les sexes dans l’emploi et au travail se maintiennent tandis que le clivage, au sein du groupe des femmes, se creuse entre celles qui parviennent à échapper aux bad job et à la précarité, quand nombre d’entre elles y sont confinées. Qu’ont en commun en effet, une femme, diplômée d’une grande école, responsable ressources humaines d’un service important d’un grand groupe et une autre, non diplômée, qui cumule les CDD à la caisse d’un hypermarché ? Certainement pas le même mode de vie, la même façon de se projeter dans l’avenir (le sien, celui de ses enfants), ni sans doute les mêmes intérêts à défendre en tant que salariées et en tant que femmes.

Une opposition de classe
entre les femmes

L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail et l’avancée en mixité a dès lors favorisé une tension voire une opposition de classe entre les femmes, qui n’est plus relayée par les hommes (père ou époux) et se joue directement dans les rapports socio-économiques dans lesquels les femmes s’inscrivent par elles-mêmes, aujourd’hui. Cette segmentation du groupe des femmes se donne à voir et à entendre dans les enquêtes que nous menons dans les entreprises lorsque certains cadres féminins refusent de féminiser le titre de leur fonction, arguant qu’elles se sentent plus proches des hommes de leur niveau hiérarchique/ social que des femmes (secrétaires, employées subalternes) de leur service ; ou encore, lorsqu’elles rejettent, pour se définir, toute référence à la domination masculine ou aux inégalités sexuelles et la transfèrent sur d’autres femmes, moins qualifiées qu’elles ou qu’elles perçoivent comme moins investies professionnellement. Ce qu’elles expriment là, n’est rien d’autre que le sentiment de ne pas appartenir au même groupe social et leur refus d’un statut de « dominées » quand elles se rêvent comme librement agissantes, maîtresses de leur destin.

Le clivage entre femmes s’observe aussi dans la structuration de l’ensemble des emplois féminins, marquée par un fort processus de bipolarisation. Cette bipolarisation s’autoalimente en permanence, comme l’ont notamment montré Catherine Marry, Margaret Maruani et Danièle Kergoat, au sens où les femmes qualifiées, pour mener des carrières souvent exigeantes (en temps, en disponibilité, en mobilité) et faute d’une répartition équitable des tâches domestiques et familiales au sein de leur couple, ont recours à des services payants, confiés à des femmes moins qualifiées, faiblement rémunérées et dont l’emploi est parfois mal encadré juridiquement. Ainsi, directement – avec les emplois d’aides au domicile des particuliers (femmes de ménage, garde d’enfants, aides à domicile pour les ascendants dépendants) – ou indirectement – avec les services marchands réalisés par des entreprises spécialisées (pressing, fast-food, traiteurs…) – l’intégration professionnelle de certaines femmes dans les niveaux intermédiaires et supérieurs de la pyramide des emplois a favorisé la création d’emplois féminins dans les niveaux inférieurs.

*Sabine Fortino est sociologue. Elle est maître de conférences à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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