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De l’origine du mot « classe », Josette Lefèvre*

La première attestation de l’usage moderne de classe en économie politique date de 1766.

Dès l’origine, « classe » (du latin classis : classe, groupe, catégorie), est un outil servant à diviser le peuple romain, selon un critère hiérarchique de naissance instituant des différenciations sociales entre patriciens et plébéiens, ou selon un critère de richesse pour calculer l’impôt (les patriciens sont divisés en cinq classes suivant le chiffre de leur fortune). En s’étendant à partir du XVIe siècle au discours naturaliste, le terme gagne en scientificité, une classe peut être divisée en plusieurs sous-classes, et sa famille morphologique s’enrichit (classifier, XVIe siècle, classification, 1752, classer, 1756, classement, 1784, sous-classe, 1809, reclassement, 1948). Le dictionnaire Trésor de la langue française, en donne la définition suivante : « Ensemble d’êtres ou d’objets réunis en raison des traits qui leur sont communs ». En l’absence de critères plus contraignants, les emplois se multiplient dans les domaines les plus divers : classe des mammifères, classe d’âge, classe de mots, 2e classe, classe élémentaire… Pour ce qui concerne la vie sociale, le TLF ajoute : « Ensemble de personnes formant groupe en raison d’une certaine communauté de mœurs ou d’intérêts ». Dans « classe au XVIIIe siècle » (Mots n° 17), Marie-France Piguet complète l’analyse : « [...] mais c’est en plus une construction intellectuelle qui permet de rassembler sur des critères qui peuvent être redéfinis à chaque fois ; de ce fait, « classe » a un très grand pouvoir d’abstraction. La classe peut être réelle ou virtuelle, elle peut désigner des ensembles constitués ou des ensembles à constituer ». Le mot « classe » comporte donc à la fois la division par hiérarchie, la répartition par similitude et le rassemblement selon l’objectif assigné.

Classe en économie politique
C’est François Quesnay qui passe pour avoir fourni en 1766 la première attestation de l’usage moderne de « classe » en économie politique, où le critère de la division de la société en différentes classes est posé par l’observation de la place occupée dans la sphère économique : « La nation est réduite à trois classes de citoyens : la classe productive, la classe des propriétaires et la classe stérile. La classe productive est celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la nation [...]. La classe des propriétaires comprend le souverain, les possesseurs des terres et les décimateurs […]. La classe stérile est formée de tous les citoyens occupés à d’autres services et à d’autres travaux que ceux de l’agriculture. » Le théoricien du libéralisme économique, Adam Smith, poursuit dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) la réflexion plaçant le travail humain, notamment le travail dans l’industrie naissante, comme source première des richesses, la conceptualisation des classes sociales comme dépendant des fonctions remplies dans la production ou de la place occupée dans la circulation des richesses est reprise. Avec Saint-Simon (la classe industrielle, 1821) puis Marx, les classes ne sont plus de simples catégories abstraites, elles prennent corps avec la lutte qui oppose une majorité d’exploités (le prolétariat) et une minorité d’exploiteurs. De l’analyse historique des rapports sociaux de production ressort l’antagonisme radical entre deux classes fondamentales : maîtres/esclaves ; patriciens/ plébéiens ; seigneurs/serfs ; propriétaires/ fermiers ; bourgeoisie/classe ouvrière. Karl Marx démontre que la lutte des classes en contribuant à l’avènement du nouveau est le moteur de l’histoire. Avec « guerre entre les classes » ce sont les expressions luttes de classe et lutte des classes qui se diffusent pendant la Révolution de 1848, c’est à cette époque que la lexie classes ouvrières (ou laborieuses) passe majoritairement au singulier. Dans l’analyse marxiste, la classe ouvrière est, par sa place dans la production de la plus-value capitaliste, la classe qui en luttant pour son émancipation libère la société tout entière. Pas de lutte de classe sans conscience de classe. Mais celle-ci n’est pas innée, et la domination idéologique de la classe au pouvoir présentée comme celle de la société tout entière occulte les rapports sociaux d’exploitation et ne ménage pas ses efforts pour brouiller la réalité sociale. La conscience de classe se forge à partir du vécu de situations concrètes et de luttes communes. Son niveau s’élève dans la bataille des idées, menée au moyen d’une panoplie lexicale qui donne chair à la vision antagonique de la société, créant les conditions du rassemblement de classe.  n

*Josette Lefèvre  est sociolinguiste, ingénieur de recherche au CNRS.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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