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Redécouvrir Neruda, Francis Combes

On croit connaître Pablo Neruda, mais tout grand poète est toujours à redécouvrir. Lui-même ne cessait de renaître à chaque poème qu’il écrivait. « Né pour naître », disait-il… Sa vie, bien sûr, est maintenant fixée dans les pages de ses livres, mais à relire ses poèmes (et tous les bons poètes sont des poètes à relire) on découvre dans la prolifération de ses images toujours le reflet d’une expérience vécue ou  une idée nouvelle qui nous avait échappé. Il faut dire qu’en une vie bien remplie, Neruda aura vécu plusieurs vies. Il est né le 12 juillet 1904 à Parral et est mort le 23 septembre 1973, à Santiago, treize jours après le coup d’Etat de Pinochet. Il a d’abord été un enfant rêveur  dans le sud du Chili, la région de la Frontière, puis un étudiant et un poète famélique à Santiago, toujours habillé de noir (à la mode des vrais poètes du siècle précédent), un jeune consul intrigué par l’Orient à Ceylan, Singapour ou Batavia. Il fut ensuite un poète engagé aux côtés des républicains espagnols, un sénateur communiste élu par les mineurs du salpêtre, un poète en exil traversant les Andes à cheval avec le manuscrit du Chant général dans ses sacoches,  un prix Nobel à Paris, un militant de la paix, un amoureux souvent, un amoureux toujours et toujours le chantre de sa terre, de sa mer, de son continent. Neruda ne se laisse pas enfermer facilement dans une image arrêtée. Il est le mélancolique inguérissable qui se révèle un combattant joyeux, sans cesser jamais d’être un poète automnal. Il est l’homme des profondes forêts, et des pluies australes, le poète obscur et tellurique qui cherche la clarté, l’auteur des Résidences crépusculaires en même temps que celui des Odes élémentaires, le solitaire qui devient solidaire, l’orfèvre de la langue qui  devient communiste et dont la poésie prend partie pour les luttes du peuple.
Dans son « Testament d’automne », dernier poème du recueil Vaguedivague, il commence par affirmer  :
« Entre mourir et ne pas mourir
j’ai pris parti pour la guitare ».

Et il conclut :
« J’ai laissé ici mon témoignage / ma voguante vaguedivague / afin qu’en la lisant beaucoup / personne ne puisse rien apprendre, si ce n’est le mouvement perpétuel d’un homme clair et confondu, / d’un homme pluvieux et joyeux, / énergique et automnal. »
Son dernier livre paru en français, Les Cahiers de Temuco, nous présente un Neruda nouveau. Il réunit ses poèmes de jeunesse, quand il ne s’appelait pas encore Neruda mais Neftali Ricardo Reyes Basoalto. On peut y lire l’influence des symbolistes français, le spleen de l’adolescent, mais aussi déjà l’exceptionnelle fécondité du verbe. Et une forme de préscience. Alors que le jeune homme n’a pas encore de conscience politique ni d’expérience poétique, à seize ans, il déclare «  Mon œuvre est fichue, car je n’ai pas été capable de parler des simples gens que je croise tous les jours dans la rue ».  Comme s’il pressentait déjà ce qu’il lui faudrait acquérir pour devenir un jour le grand poète qu’il deviendra bientôt.
Francis Combes

Paysanne

Au milieu des sillons de ton corps si brun
Est une grappe arrivant à la terre.
Baisse tes yeux et regarde tes seins,
Ce sont deux graines aveugles et amères.

Ta chair est terre qui se fera mûre lorsque
L’automne te tendra les mains
Et le sillon, devenu sépulture
Tremblera, tremblera  comme un être humain

En recevant ta chair et ton squelette,
Roses de pulpe et roses de chaux
Humides du ravissement
D’être aussi pures que le cristal.

Ton corps prendra-t-il un jour le plein sens
D’une expression ? Je ne le sais !
Baisse les yeux et regarde tes seins,
Toi qui n’es pas certaine de fleurir !

(Les Cahiers de Temuco,
Éditions Le Temps des Cerises,
traduction de Claude Couffon)

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

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