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Le temps des cerises, un éditeur au cœur de la lutte

Par Juliette Combes Latour

En octobre prochain le Temps des Cerises devrait fêter son vingtième anniversaire. Sa création en 1993, fut le fait d’une trentaine d’auteurs (dont Jorge Amado, Eugène Guillevic, Pierre Gamarra, Pierre Bourgeade, Gilles Perrault, Roger Bordier…). Ce qui a réuni ces auteurs, c’était la volonté de faire vivre une maison d’édition d’inspiration progressiste, révolutionnaire, littéraire et poétique.
Depuis, nous avons parcouru un beau chemin et constitué un fonds de près de 600 titres dans le champ de la littérature, de la poésie et des essais. Nous avons mené un travail de réédition de textes classiques (tels Le Capital de Marx, des œuvres de Louis Aragon, de Paul Éluard, de Nazim Hikmet, de Vladimir Maïakovski, de Maxime Gorki), des inédits aussi de Robert Desnos et plus récemment de Louis Althusser et de Paul Nizan. Nous avons également soutenu de nombreux auteurs d’aujourd’hui, des économistes, des philosophes, des historiens, des romanciers, des poètes… qui ont en commun de considérer que le capitalisme n’est pas l’horizon indépassable de l’humanité.
Le chemin parcouru n’a pas été sans difficultés. La concentration croissante dans le milieu de l’édition, notamment en ce qui concerne la diffusion et la distribution du livre en librairie, menace sérieusement l’existence des maisons d’édition comme la nôtre. 20 % de la profession réalise 80 % du chiffre d’affaires, les œuvres sont traitées comme des marchandises soumises à une rentabilité immédiate et il est nécessaire de soutenir le travail des maisons d’édition militantes qui comme nous s’efforcent, bien au-delà de ces impératifs marchands, de faire vivre les livres dans la durée pour constituer un véritable fonds de la pensée critique et transformatrice.
Nous avons eu le souci constant de défendre et de promouvoir une édition indépendante, notamment par le développement de liens étroits de collaboration entre éditeurs.
Nous avons joué un rôle de premier plan dans la défense et l’organisation de l’édition indépendante, en contribuant à la création de l’association l’Autre Livre, en 2003, qui compte aujourd’hui plus de cent cinquante éditeurs.
Nous avons aussi été à l’initiative de la création d’une structure de diffusion-
distribution pour les petits éditeurs. Malheureusement, cette entreprise, trop modeste, n’a pas su résoudre réellement cette question cruciale pour les éditeurs. Mais il nous semble indispensable de poursuivre ce travail pour promouvoir une autre édition et s’imposer face aux mastodontes du métier.
Dès notre création, nous avons soulevé la question de la coopération entre éditeurs pour mener à bien de grands projets comme la publication des œuvres complètes de Marx. Nous essayons, chaque fois que nous le pouvons, de favoriser les coéditions avec d’autres. Des revues, comme La Pensée ou Ecopo, des éditeurs, comme les éditions Delga dans le domaine des sciences humaines (deux titres pour l’instant : Domenico Losurdo et Annie Lacroix-Riz), des Maisons de la poésie (Anthologie de la poésie palestinienne, Les poètes et la guerre d’Algérie).
Il nous semble indispensable de continuer et de développer ces tentatives d’entraide et de soutien entre éditeurs afin que vive une édition critique, nécessaire pour penser une alternative au capitalisme.
L’année 2012 a été particulièrement difficile pour nous, dans un contexte d’aggravation de la crise. Le changement du taux de la TVA sur le livre a été un véritable coup de massue pour bon nombre de maisons, entraînant des retours massifs de la part des libraires. Nous aurions pu faire face, lutter comme nous nous sommes toujours efforcés de le faire, mais nous venons de rencontrer un sérieux incident de parcours lié à un litige prudhommal avec une ancienne salariée et associée qui pourrait nous contraindre au dépôt de bilan.
Ce serait une issue malheureuse. Pour les trois salariées, bien sûr, pour les auteurs et au-delà pour tous ceux qui sont attachés à l’existence d’une maison d’édition comme la nôtre qui contribue à faire vivre, sans dogmatisme, le marxisme, dans sa pluralité de « pensée devenue monde » comme disait Henri Lefebvre. Ce qui caractérise notre politique éditoriale, dans tous les domaines (politique, théorie mais aussi poésie et roman) c’est un fort esprit d’internationalisme et d’ouverture au monde et aux autres.
Aucun désaccord personnel ou politique ne saurait justifier la destruction de notre maison d’édition. La pérennité du Temps des Cerises, dans les circonstances présentes, dépend de la réaction de tous ceux qui se sentent concernés par son existence. Le Temps des Cerises n’a jamais été « la maison d’édition du parti », c’est une maison d’édition indépendante fondée par des intellectuels communistes ou proches du PCF. Mais si on entend « communiste » au sens du courant qui traverse la culture française, le Temps des Cerises n’a pas d’hésitation à se dire éditeur communiste. À ce titre, son existence ne peut laisser indifférents les militants et responsables du PCF.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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