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La France a peur ? Alain Vermeersch

Un sondage Ipsos tente de démontrer des attitudes négatives de la part des Français. La presse s'en est emparée.

Une enquête d’Ipsos, intitulée « France 2013 : les nouvelles fractures » et réalisée pour Le Monde, avec le Centre d’études politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean-Jaurès montre que la crise économique et sociale de ces dernières années a consolidé le pessimisme de l’opinion publique en France. De quoi la France a-t-elle peur ? Comment endiguer la crise de la représentativité politique ? Peut-on réduire les fractures sociales, ou sont-elles trop profondes ?

Des sens différents
du mot « chef »

Ce sondage a entraîné de très nombreux commentaires. Ainsi Alain Garrigou (Blogs Monde diplo 31/01) conteste le bien-fondé des éléments exposés par Ipsos. Selon lui, « Le sondage fait apparaître à la fois des biais si visibles qu’ils en semblent énormes et une crédulité tout aussi énorme des commentateurs. 87 % des sondés veulent « un vrai chef pour remettre de l’ordre », assure le sondage. Si l’échantillon était représentatif, cela signifierait que 87 % des Français ont un tel désir. Ce plébiscite est redoublé par un score tout aussi massif de 86 % de sondés estimant que “L’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée aujourd’hui”. Bref, la France serait proche des foules de Nuremberg. » Il remarque « Sur un panel de plusieurs centaines de milliers d’internautes contactés par courrier électronique, les volontaires répondent aux enquêtes mises en ligne. On a donc affaire à des échantillons spontanés. Ce recours au volontariat a un défaut que connaissent bien les sondeurs : des personnes politisées, souvent à l’extrême droite, s’expriment plus volontiers. La rémunération est censée corriger ce biais politique. Ainsi, les internautes sont-ils invités à gagner des cadeaux ou des primes, dont la valeur totale est suffisamment attractive mais qui, divisée entre les gagnants, donne des gains faibles à chacun. Si la rémunération n’a pas corrigé l’orientation politique de l’échantillon spontané des internautes sondés, c’est parce qu’elle ne motive plus suffisamment d’internautes. On peut accepter le constat d’une droitisation sans croire que 87 % des Français souhaitent un führer, un duce ou un maréchal. Évidemment, les sondés ont mis des sens différents dans le mot “chef”. Il n’empêche. La formulation est lourde pour ne pas dire nauséabonde. » Il souligne ensuite « Dans le régime d’opinion, les gouvernants sont sans cesse confrontés à leur popularité, comme si leur légitimité était soumise à cette première. D’où l’importance des cotes de confiance. C’est ainsi que le directeur du Cevipof répétait invariablement le même propos suggérant que François Hollande, quoique élu depuis quelques mois, gouvernait un pays ancré à droite. Autrement dit, une politique de gauche est-elle encore légitime ? On voit immédiatement les profits symboliques de juges et donneurs de leçons qui, au nom de l’opinion publique, prétendent dire aux élus ce qu’ils doivent faire. Une compensation à la menace de la crise. On pourrait ainsi dire que les sondages par Internet recrutent surtout les sots et les fachos. Au cours de l’histoire, la domination sur les esprits a trouvé bien des procédés. Les sondages par Internet ont inventé une recette si judicieuse qu’elle prêterait à rire, si elle n’était si pitoyable. »
« La France a peur mais pas tant que ça », remarque Thomas Legrand (Slate.fr 01/02) « 87 % des Français pensent  que le pays a besoin d’un vrai chef pour mettre de l’ordre ». Les titres de la presse sur cette étude sont éloquents : « la France a peur », la « France entre pessimisme et xénophobie », « la France se crispe »... Mais, on pourrait avoir une lecture différente. N’y a-t-il pas une illusion d’optique ? Le pouvoir pyramidal est rejeté et c’est une autorité forte, certes, mais arbitrale, bienveillante et exemplaire qui paraît être la plus adaptée aux volontés exprimées, plutôt que le traditionnel bonapartisme qui se cache derrière la vieille acception du mot « autorité ». Serge Kaganski (Les Inrocks 30/01) voit « Une France moche ». « Ce sondage indique qu’à de légitimes interrogations, la majorité des Français apporte de bien mauvaises réponses. Notre pays est sans doute en déclin économique, mais il est encore très loin d’être pauvre, son avenir démographique est bon et les cycles économiques ne sont pas inéluctables. MM. Hollande, Ayrault et leurs ministres ont sans doute lu ce sondage. Après huit mois de flou mou au pouvoir, on espère qu’ils ont saisi l’importance historique de leur mandat, l’exigence absolue de leur réussite. »

D’autres journalistes comme Ivan Rioufol (Le Figaro 02/02) en rajoutent « Parce que les citoyens n’adhèrent pas à la propagande sur les bienfaits de l’immigration et de l’islam en France, voilà les sermonneurs qui les traitent de ploucs racistes et xénophobes. De salauds, en somme. » Y. de Kerdrel (Valeurs actuelles 30/01) brandit « La France a peur. Et les Français sont inquiets pour eux-mêmes. Une autre étude d’opinion a montré que trois quarts de nos concitoyens craignent aujourd’hui de basculer dans la précarité. C’est aussi pour cette raison qu’elle en appelle au retour de l’autorité, l’une des trois valeurs cardinales avec l’ordre et le mérite que Valeurs actuelles défend depuis des décennies. La France a peur. Car aucune des mesures prises par ce gouvernement depuis deux cent soixante-dix jours ne peut la rassurer. La France a peur. Car chacun sait bien que notre pays continue de vivre largement au-dessus de ses moyens. Les Français ont tellement peur que jamais ils n’ont autant épargné et réduit leur consommation. La France a peur, enfin, car ce président « mou » et « flou » qui a été élu au printemps dernier au nom du « rassemblement »et de « l’apaisement » ne cesse de créer des fractures inutiles et dangereuses dans le pays. »

Michèle Cotta (Nouvel économiste 30/01) s’alarme « N’ayons pas peur des mots : la dernière enquête du Cevipof, étayé par un sondage Ipsos est purement catastrophique. La France est un pays dont chacun connaît le vieux fond anarchiste, datant de la Révolution française. Comme dans le même temps, ils manifestent dans leurs réponses et leur comportement, la volonté du repli, le refus de la mondialisation, l’inquiétude devant la construction d’une Europe où chaque pays risquerait de renoncer à une part importante de sa souveraineté, on voit bien où leurs conclusions nous entraînent : dans un monde fermé, replié frileusement dans son hostilité à l’univers tout entier. On aura beau dire, et c’est sans doute vrai, que la crise est largement responsable de la peur de l’avenir traduite par les réponses de nos concitoyens. Appeler un chef, s’en remettre à un chef, attendre de lui qu’il réduise d’un coup de baguette magique ou d’un coup de menton, le chômage et donne la recette d’une réindustrialisation massive, c’est surtout, pour les Français, refuser de se réformer eux-mêmes. » Alain Duhamel (Libération 31/01) parle d’une « dépression française ». Selon lui, «  La nouveauté de ce sondage est que la France présente de surcroît toutes les caractéristiques du populisme : forte demande d’autorité (87 % pensent que la France a besoin “d’un vrai chef pour remettre de l’ordre” rejet brutal de l’immigration, aversion de la religion musulmane, sentiment massif de dépossession, détestation du monde politique. À lire ce sondage, la France n’est pas seulement décliniste, elle ne traverse pas une simple crise d’identité, elle est entrée en dépression et présente tous les signes d’une nation blessée, en proie à une terrible mélancolie, prête à suivre les pires démagogues. Une France en danger, et même en danger démocratique. »
Chantal Delsol (Le Figaro 30/01) relève « Pourquoi les Français sont-ils si tristes ? Pourquoi sont-ils si angoissés ? Ce n’est pas, comme le disent les commentateurs de l’enquête, parce que des « incendiaires » d’extrême droite, ourdissant un complot, ont répandu chez un peuple idiot et influençable les graines d’une peur rappelant les années 1930 (on l’aura remarqué, la peur écologique est vertueuse, mais la peur du peuple est prénazie). Les Français sont pessimistes parce qu’on ne les écoute jamais. Ils pourraient marcher sur la tête que leurs gouvernants ne les regarderaient même pas. Nos élites sont autistes. Elles se sont juste fait une idée de ce que le peuple devrait être, mais ce qu’il est, cela ne les intéresse pas. Ce n’est pas l’opinion populaire qui est dangereuse : c’est l’autisme des élites. »

La quête d’une boussole efficace

Éric Dupin (Rue 89 10/02) constate de son côté, « Les difficultés et les angoisses générées par la crise avivent une défiance sociale mortifère. La méfiance se manifeste encore dans le regard posé sur le vaste monde. Au total, le besoin de protection, dont Nicolas Sarkozy avait tenté de se faire le porte-parole pendant la campagne présidentielle, est dominant. Une sourde peur du déclassement hante la France. Ce profond pessimisme a de lourdes conséquences sur la manière d’envisager l’avenir. Dans un contexte aussi délétère, on ne s’étonnera pas de la faible estime dans laquelle les Français tiennent leur classe politique. Que faire alors ? La tentation autoritaire guette. Le rejet des élites politiques peut toutefois se traduire d’une autre manière. » Il conclut « Un tel climat est gros de bourrasques même s’il est impossible d’en prévoir les formes. Il apparaît d’autant plus porteur pour le Front national que l’UMP peine à se remettre en route après ses déchirements internes. Il laisse entrevoir la possibilité de révoltes analogues à celles des “indignés” dès lors que l’alternance n’est plus dépositaire d’espoir. »

Jack Dion ironise (Marianne2 09/02) « On nous ressasse que, pour 87 % des Français, le pays “a besoin d’un vrai chef pour remettre de l’ordre”. Oui, bon, et alors ? Que faut-il en déduire ? Que la foule est en mal d’un dictateur ou bien qu’elle est en attente d’un dirigeant politique capable d’en finir avec toutes les formes de désordre ? Pourtant, le Monde s’interroge avec gravité sur ce qu’il appelle “l’obsession française de l’homme providentiel”. Le journal du soir en tire cette leçon, administrée à l’intention de François Hollande : “S’il n’est pas ce “vrai chef”, un autre s’imposera. Les Français, en tout cas, y sont prêts.” Un petit coup de danger frontiste quand la gauche est en difficulté, ça ne fait jamais de mal, même si la ficelle, avec le temps, s’est usée. Il serait hasardeux de spéculer sur les gains hypothétiques du “chef de guerre” qu’il est devenu, d’autant que rien ne permet de penser que les Français sont en mal d’un président sûr de lui et dominateur. On ne saurait en déduire que les Français ont un penchant naturel pour le sauveur suprême, quel qu’il soit. En revanche, il est vrai que les citoyens sont en quête d’une boussole efficace et d’un cap politique clair. Pour l’heure, ils ont le sentiment que les dirigeants politiques ne dirigent plus rien et que les puissances financières tirent les ficelles. »
 

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