La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Pour une gestion durable de la biodiversité marine, Aliette Geistdoerfer*

Scientifiques et professionnels doivent collaborer pour imposer des mesures politiques qui enrayeront la surexploitation des ressources marines sauvages, permettront de manger du poisson en France demain et assureront le maintien des sociétés littorales.

    Dans les années 1990, la diminution mondiale des ressources marines est dénoncée par des scientifiques, des professionnels, des média. L’opinion publique est alertée, car cette raréfaction, particulièrement celle des poissons, toucherait une source de protéine essentielle pour une partie de la population. Cette réalité scientifique est prise en compte par des organismes internationaux (FAO, ONU) qui donnent l’obligation aux pays de prendre des mesures pour limiter les efforts de pêche. La cause de ce déclin, ne serait que la surpêche, d’où des campagnes, parfois irrationnelles, traitant les pêcheurs de « destructeurs » et certains poissons d’animaux « assassinés ».
Les ressources marines présentent des caractéristiques biologiques qui exigent des méthodes de recherche, des modes d’exploitation et de gestion originales, très différentes de celles applicables aux ressources terriennes, donc moins familières au grand public qui peut absorber des informations simplistes, comme « acheter responsable, choisir du poisson durable », alors qu’aujourd’hui, les Français, consomment à 85 % des produits marins importés du monde entier, dont la traçabilité n’est pas donnée, car pêchés en un pays, transformés dans un autre et revendus ailleurs.

Écosystème et chaînes alimentaires

Les chercheurs scientifiques au sein d’organismes publics, en France (Ifremer, CNRS, universités, Institut de recherche pour le développement, Muséum) étudient les conditions de vie des espèces marines et les composants des milieux marins : géologiques, océanographiques, chimiques… ainsi que leur évolution. Il y a des centaines d’espèces de poisson. Ceux, présents dans une même zone, peuvent être différents quant à leur biologie et physiologie et ils vivent en interactions, les uns avec les autres et avec d’autres espèces animales et végétales, au sein de ce qui est défini comme écosystème (habitat). Ils sont interdépendants prédateurs ou aliments, ou les deux et participent ainsi à ce qui est appelé « des chaînes alimentaires » : le cabillaud peut vivre, saisonnièrement, avec le hareng, il se nourrit des jeunes et le hareng, des alevins de cabillaud. Les poissons pratiquent des migrations d’ampleur et aux fonctions – alimentation, reproduction – diverses, variables selon les saisons et les zones.
Ainsi, pour vivre, chaque espèce exige un système de conditions particulières : nourriture + température de l’eau + taux de salinité + état géologique + force et direction des courants + conditions météorologiques, etc. Facteurs de différentes natures, très variables, que mettent en évidence les scientifiques, grâce à une approche écosystémique. Ils démontrent, avec les professionnels, qu’il ne faut pas simplifier les réalités biologiques, ni oublier les contextes économiques, sociaux et politiques, pour expliquer rationnellement les relations entre pêche et biodiversité marine et pour construire les outils efficaces de gestion de celle-ci.
Les ressources marines sont dites sauvages, limitées en quantité et qualité, car les hommes n’en maîtrisent ni la présence, ni le renouvellement qui dépendent des facteurs environnementaux et de leur exploitation par les sociétés humaines qui s’en nourrissent depuis des millénaires.

La pêche en mer, un secteur
économique « rentable »

La pêche, n’est ni une chasse, ni une prédation, mais l’appropriation de la mer et des ressources naturelles par des pêcheurs qui acquièrent des droits d’usage en utilisant outils et connaissances et en transformant, par leur travail, des ressources sauvages en produits commercialisables qui acquièrent une valeur marchande.
Dans les pays du Sud, cette production est, en partie, entre les mains des groupes du secteur international de l’agroalimentaire qui profitent d’une main-d’œuvre peu chère et exportent les produits dans le monde entier. En France, dans les pays industrialisés, il y a plusieurs modes techniques, économiques et sociaux, de pêche. Des sociétés privées arment à la pêche au large un ou plusieurs navires et possèdent les ateliers de transformation et les magasins de vente de leur production. Les pêcheurs ont un salaire (souvent proche du SMIC) mais sont aussi payés à la part, au sein de l’entreprise. Pour ce qui concerne la pêche artisanale, armement à la pêche côtière, pêche diversifiée en espèces, le patron possède son bateau et ses engins, il travaille à bord, seul ou avec un équipage, rémunéré à la part.
Pour adapter la production du sauvage à ce commerce, les pêcheurs, les armateurs ont cherché à diminuer les aléas par une optimisation technique (bateaux-engins de pêche et de repérage) et pu ainsi augmenter la productivité. La surpêche conduit à la réduction de la taille des espèces pêchées au sein d’une population qui, ainsi, perd sa capacité biologique à se renouveler, par insuffisance de reproducteurs et une baisse irréversible d’alevins. Ainsi, pour rentabiliser leurs entreprises, des armements ont puisé sans limites dans certaines populations. Par exemple le cabillaud qui, en Atlantique Nord-Ouest, après un moratoire de quinze ans ne se reconstitue pas ; d’autres, sont « hors des limites de sécurité » et donc surveillées comme le merlan bleu, les anchois, etc.
La fragilisation des populations de poisson est en grande partie due, à l’élévation de la productivité et à l’accentuation de l’intégration de la distribution des produits marins.  La vente de la viande diminuant, le poisson devient une source importante de profit, au sein du secteur agroalimentaire ; la concentration capitaliste internationale se traduit, en France en 1990 (et dans bien des pays), par l’implantation des centrales d’achat et des « grandes et moyennes surfaces » (GMS), grâce à l’ouverture des frontières aux produits maritimes étrangers qui ont définitivement mis en concurrence inégale les produits de la pêche locale, artisanale et même industrielle. Les rémunérations des pêcheurs dépendent des aléas des cours du poisson sur les marchés locaux, les importations ont concurrencé irrémédiablement le poisson débarqué et ont entraîné la faillite de sociétés de pêche et surtout d’entreprises artisanales.
Désormais, le commerce des produits de la mer est en grande partie, dirigé par les sociétés internationales qui, de fait, tiennent les rênes des pêches. Des départements produits marins sont présents dans toutes les GMS et les Français, sensibles aux campagnes publicitaires, remarquablement ciblées, en ont doublé leur consommation (32 kg/an/personne).

Pour une pêche durable, une collaboration scientifiques-professionnels

Les pêches sont réglementées, en France depuis des siècles pour que les pêcheurs puissent gagner leur vie en préservant la capacité des ressources à se renouveler. De manière systématique et intense aujourd’hui, scientifiques et professionnels mettent en commun, connaissances et expériences, afin de résoudre ce problème. Des outils de gestion des ressources marines ont été mis en place, saison de pêche, taille des engins et des espèces, quotas, mais aussi sélectivité des chaluts, et sont régulièrement améliorés.
Au sein d’organismes nationaux et internationaux, Commission européenne (CE), Commission internationale pour l’exploitation de la mer (CIEM), les scientifiques donnent des avis sur l’état des ressources, les changements en cours, en mesurant les efforts de pêche et en évaluant les conséquences, pour faire des recommandations, afin que les instances en titre puissent prendre les mesures nécessaires pour éviter des surexploitations, moratoires, baisse des quotas, établissement de zones protégées. Par l’application de sa politique commune des pêches, la CE a mis en place un encadrement croissant des flottilles et des droits de pêche. En France, grâce aux recommandations des scientifiques, retenues par les politiques, des espèces fragilisées, cabillaud (mer du Nord), thon en Méditerranée, retrouvent une situation stable. La pêche du merlu fut la pêche des grands chalutiers (Boulogne-sur-Mer et Lorient) pendant des années, mais quand cette population s’effondre en mer du Nord (1990), les armateurs envoient leurs chalutiers pêcher en grande profondeur, provoquant une surpêche d’empereurs, de sikis, dont on ignorait les conditions de renouvellement. Les situations ne sont pas irréversibles : cette pêche, désormais gérée rationnellement, est un exemple qu’une pêche au chalut, en zone profonde, peut être une pêche durable.
La baisse de la biodiversité marine n’est pas irrémédiable. Mais est-il possible de maîtriser la productivité des maîtres du commerce des produits marins qui travaillent principalement là où les contrôles sont difficiles et où la main-d’œuvre ne coûte rien ? Est-il possible de contrer des destructions rarement dénoncées ? Les bancs de poissons et les pollutions ne connaissent pas les frontières et les règlements n’auront des effets positifs que si les pays coopèrent ce qui n’est pas le cas partout, puisque « la pêche illégale » (hors quotas et zones nationales), est difficile à identifier et à combattre. Trop peu prise en compte, aussi, pour des raisons économiques et politiques, la dégradation des écosystèmes côtiers, là où vivent, se nourrissent, se reproduisent la plus grande diversité des espèces animales, là où sont accusées les pollutions (rejets urbains, agricoles, industriels, piscicultures), réalisées les extractions de graviers, etc., mais aussi les variations naturelles (pluies acides, température des eaux, salinité) et des surabondances de mammifères marins.

On  pourra manger du poisson
en France demain

- si les pouvoirs politiques prennent des mesures qui n’auront pas pour seul effet de réduire des flottilles de pêche, principalement artisanales, au profit des sociétés filiales internationales et du commerce international ;
- si certains acteurs ne privilégient pas de faux outils de gestion, comme la « privatisation » de l’accès aux ressources, qui fut un échec violent en Islande ;
- si la production fraîche locale, de qualité, est valorisée pour que les pêcheurs bénéficient de meilleurs prix d’achat en évitant que le poisson frais ne devienne un produit de luxe ;
- si la recherche scientifique publique se développe afin de mieux « maîtriser » la mer et ses ressources pour que les réglementations soient fondées sur des réalités scientifiques (y compris les dimensions socio-économiques), et non sur la base de campagnes irrationnelles ou d’objectifs politiciens.
La moitié de la flottille de pêche française a été détruite en trente ans. Au nom de la défense du commerce international et de lobbies associatifs, doit-on réduire les sociétés littorales, déjà privées de bien des métiers de la mer, à n’accueillir qu’un tourisme, souvent éphémère ?

 

 

*Aliette Geistdoerfer est ethnologue. Elle est directrice de recherche honoraire au CNRS et responsable de la formation CNRS/Musée national d’histoire naturelle « Techniques et culture anthropologique maritime. »

 

La Revue du projet, n° 25, mars 2013

 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.