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L’heure est-elle encore à la révolution verte en Inde ? Frédéric Landy*

L’analyse de la révolution verte montre que ses objectifs restent d’actualité pour nourrir 1,2 milliard d’hommes en respectant les fonctions sociales, culturelle et environnementale de l’agriculture.

Q uand a commencé la révolution verte en Inde ? On a coutume de souligner l’alerte dramatique des deux mauvaises moussons successives de 1964 et 1965, qui auraient servi de catalyseur, face aux risques de famine, pour révoquer la politique menée depuis 1956 favorisant les importations de blé américain.
La révolution verte incluait trois éléments « technologiques » : semences améliorées, diffusion et subvention des engrais chimiques, développement de l’irrigation souterraine. Quatrième élément, fondamental : la machinerie des prix d’intervention (procurement prices), relativement élevés et surtout sans forte variabilité interannuelle. Les agriculteurs ont donc la garantie de pouvoir vendre leurs surplus de façon rentable, ce qui est une incitation clé à l’intensification des systèmes de culture.

Les résultats sont spectaculaires

Dès 1977, l’Inde exporte des céréales. Ceci est d’autant plus remarquable que cette politique alimentaire repose sur deux piliers apparemment contradictoires, mais que l’Inde parvient à concilier : un volet productiviste, facteur d’intensification de l’agriculture ; et un volet social, avec la distribution subventionnée de riz, blé et sucre produits nationalement. L’Inde, dans le dilemme alimentaire que connaissent tous les pays du Sud – satisfaire les agriculteurs (avec des prix élevés) ou les consommateurs (avec des importations bon marché) – a refusé de choisir.
Mais la réussite de la révolution verte en Inde est aussi fondée sur des mouvements séculaires de fond qui ont fourni un terreau favorable à ce que « prenne » ce processus d’intensification. Ainsi d’une
« tradition » ancienne de recherche agronomique, de la petite taille des exploitations engendrées par les fortes densités de population, d’investissements en faveur de l’irrigation et ce dès la période précoloniale, ou encore du cadastrage précoce et des réformes agraires qui ont suivi l’indépendance. L’Inde, pays de petits producteurs, offrait un bon cadre à l’intensification agricole.

Anciennes et nouvelles critiques de la révolution verte

Quand s’est arrêtée la révolution verte ? En 1991, la signature d’un plan d’ajustement structurel signe le début officiel d’une libéralisation économique : celle-ci va épargner l’essentiel du système des prix et des subventions mais supprimer les directives qui obligeaient les banques nationalisées à prêter aux (petits) agriculteurs. À la fin des années 1990, la hausse des rendements pour le blé et le riz ralentit fortement. La disparition de l’État volontariste des années 1960 explique en partie l’arrêt de la « révolution ».
Mais la révolution verte était, bien avant ce tournant, déjà l’objet de critiques anciennes concernant les processus de concentration auxquels elle présidait.
Concentration culturale tout d’abord : les gains de productivité ont concerné le blé, le riz ou la canne à sucre, laissant sur la touche d’autres cultures (protéagineux et oléagineux) pourtant fondamentales pour l’économie agricole et l’alimentation indienne. Les importations d’huile de palme sont désormais un fardeau considérable pour la balance commerciale, et la « sécurité alimentaire » nationale.
Concentration sociale ensuite. Les Cassandre annonçant que la révolution verte allait enrichir les riches et appauvrir les pauvres avaient tort : les riches sont devenus plus riches et les pauvres… un peu moins pauvres. Mais la période récente a aggravé les clivages socio-économiques. Les besoins en main-d’œuvre agricole déclinent étant donné certains processus d’extensification : dans le sud de l’Inde, les rizières sont cultivées avec une et non plus deux récoltes par an, ou converties en plantations. D’autre part, la baisse voire l’épuisement des nappes souterraines a engendré une course suicidaire à des forages de plus en plus profonds qui a mis sur la touche les paysans dépourvus de capital, tandis que les agriculteurs aisés ont pu garder accès à l’eau.
Concentration spatiale enfin. La révolution verte s’est développée entre Punjab, Haryana et Uttar Pradesh occidental, dans les deltas rizicoles, ou dans les poches irriguées par barrage. Elle s’est diffusée ensuite de façon fort précaire et des régions entières sont demeurées à l’écart du processus, en particulier les collines forestières peuplées de minorités tribales adivasi, du Jharkhand à l’Andhra Pradesh : une bande méridienne aujourd’hui théâtre des révoltes maoïstes naxalites, avec des cantons entiers tenus par les guerilleros.
Depuis les années 1990, comme la Politique agricole commune européenne, la révolution verte est sous le feu de critiques économiques, sociales et écologiques, qui mettent en question la durabilité du processus.
Critique économique : Le poids de la machinerie alimentaire et toutes les subventions à l’agriculture ne dépassent pas 1% du PIB, ce qui, vu les enjeux, ne paraît pas un montant injustifié. Mais beaucoup d’argent est gaspillé, et des produits subventionnés sont détournés vers le marché libre.
Critique sociale : alors même qu’un cinquième de la population souffre de sous-nutrition, des exportations massives de grain ont souvent lieu. L’Inde ne peut donc être considérée comme disposant de la sécurité alimentaire au sens fort du terme. Ne faudrait-il pas privilégier l’alimentation des plus pauvres, quitte à distribuer davantage ?
Sur le front de l’agriculture, la révolution verte avait certes pu rendre viables des exploitations d’un demi-hectare si elles disposaient d’irrigation, mais il est évident que le salut des campagnes indiennes ne pourra provenir de l’agriculture seule. Une diversification économique rurale « à la chinoise », avec une double activité et des emplois non agricoles viendraient suppléer à la petitesse des exploitations et au nombre des prolétaires agricoles.
Critique environnementale : La pollution des nappes par les engrais chimiques semble encore peu forte. Davantage que la qualité des eaux, c’est plutôt la qualité des sols qui est problématique, étant donné le degré de salinisation de ceux-ci. Continuer à équiper, avec de nouveaux barrages, les grands cours d’eau, ou mettre en œuvre les projets de transferts entre bassins considérés comme excédentaires et bassins déficitaires, va réduire drastiquement une partie du débit apparemment inutilisée mais indispensable au maintien des écosystèmes aval en place.

Quelles solutions ?

Le paradigme de l’intensification ne peut plus être conservé comme tel : une gestion plus raisonnée des ressources demeure une nécessité. Les rendements pourraient stagner voire baisser au nom d’une réduction des intrants, mais avec une compensation grâce à la réduction des pertes lors de la première transformation, du stockage et du transport. Ceci justifie les processus d’intégration de l’agriculture dans l’agroalimentaire, encouragés par l’État mais le plus souvent laissée au secteur privé. La gauche indienne critique cette intégration : on voit mal comment l’État parviendrait à imposer des cahiers des charges suffisamment stricts pour que les producteurs aient une sécurité garantie.
Reste à reconnaître la « multifonctionnalité de l’agriculture ». Comme en Europe, l’agriculture produit des services environnementaux discrets, tels que la recharge des nappes ou la lutte contre le ruissellement dans les zones de terrasses rizicoles. La Chine commence à verser des aides directes à ses agriculteurs. Il est temps que l’Inde fasse de même, pour les encourager à contribuer à la sécurité alimentaire de la nation, à contenir l’exode rural, et… maintenir des paysages. La valeur patrimoniale accordée en France à l’agriculture a augmenté avec la diminution du nombre de ses agriculteurs : c’est quand on perd quelque chose qu’on le regrette le plus… Étant donné le fort attachement pour l’agriculture et, ce qui n’est pas contradictoire, le dédain croissant pour cette activité, un semblable processus pourrait se produire en Inde.
Cette fonction culturelle de l’agriculture s’ajoute à sa fonction sociale et à sa fonction environnementale, et la rend d’autant plus précieuse. Quant à sa fonction alimentaire, la crise des prix agricoles mondiaux, depuis 2007, a montré qu’elle gardait un rôle de premier plan – en Inde encore plus qu’ailleurs. Produire pour nourrir 1,2 milliard d’hommes n’est pas si aisé. Comme quoi les objectifs premiers de la révolution verte ne sont pas si surannés… 

*Frédéric Landy est géographe. Il est professeur à l’université de Paris-X, directeur du Laboratoire de géographie comparée des suds et des nords (Gecko).

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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