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Enseigner autrement pour produire autrement... Gérard Pigois, Serge Pagnier, Yohann Vigner*

Repenser un nouvel enseignement agricole, dans ses contenus et dans ses pratiques constitue un enjeu prioritaire si l’on veut encourager une réorientation de l’agriculture et une autre vision du monde rural.

L es lois d’orientation agricole de 1960 et 1962 (Pisani) ont structuré un modèle d’agriculture qui répondait dans la période de l’après-guerre à la volonté de couvrir les besoins alimentaires de la population. Durant des décennies, c’est la politique du « produire plus » qui s’est imposée et il aura fallu attendre bien longtemps et quelques crises majeures pour que soient enfin reconnus les stigmates de cette orientation, renforcée au fil des ans par les politiques libérales de l’UE.
On mesure bien aujourd’hui les travers, les dangers et les conséquences de ce modèle productiviste pour les ressources naturelles, l’emploi, l’aménagement des territoires, la santé publique… Mais, au-delà des discours, il demeure encore aujourd’hui le modèle dominant, témoignant ainsi de la puissance du « logiciel » initial…
Si le « succès » de cette orientation politique a reposé sur des facteurs tels que la modernisation de l’agriculture (mécanisation), les « révolutions techniques » (génétique végétale et animale, alimentation animale…), une politique de prix, il faut aussi comprendre que l’accompagnement mis en œuvre à l’époque par la création de l’enseignement agricole contemporain en a certainement constitué l’un des plus efficaces.
Les générations d’agriculteurs, qui partent en retraite aujourd’hui ont ainsi été formées au « produire plus » par l’enseignement agricole et ont su le mettre en œuvre.

L’enseignement agricole doit d’abord former des citoyens !

Dans un monde de plus en plus complexe à appréhender, fournir aux futurs citoyens les outils de connaissance, de compréhension, d’analyse et de réflexion constitue une priorité absolue. Il s’agit bien de permettre à chacun, à travers le développement d’une « culture du doute » d’être responsable de ses propres choix et de ne pas être victime de choix « formatés ».
C’est ainsi que pourrait être proposée, sous des formes adaptées, l’introduction de cours de philosophie dans tous les programmes de formation. Comment accepter qu’à ce jour, les filières professionnelles, prétendument réformées par la droite au nom de l’égale dignité entre les différents baccalauréats, soient les seules à ne pas comporter de philosophie !

Il faut donner les bases culturelles, techniques et professionnelles les plus larges à toutes et tous si l’on veut des citoyens responsables et en capacité de s’adapter au monde qui change. C’est pourquoi, il faut allonger la durée de scolarité, élever les niveaux de qualification et ne pas enfermer les élèves dans une spécialisation précoce.

L’enseignement agricole et les contenus de formation

Les programmes de formation, historiquement coécrits par le ministère de l’agriculture et « la profession » (lire la FNSEA) qui continue aujourd’hui d’influer sur les contenus, doivent échapper à ce lobbying.
Il faut créer une structure d’élaboration des programmes véritablement respectueuse de la diversité des points de vue, y compris en y associant la société civile.
Les contenus doivent être retravaillés, indépendamment de tout modèle. Ils doivent prendre en considération les nouvelles fonctions de l’espace rural, intégrer en profondeur toutes les dimensions du développement durable, s’ouvrir à la dimension internationale. L’enseigne­ment agricole public n’a pas vocation à promouvoir un modèle en particulier. Il a en revanche le devoir d’assurer la réflexion autour des différents types de production et de commercialisation. Cet objectif passe par la nécessité de garantir des formations multipliant les situations diversifiées d’apprentissage. Les cours disciplinaires, les observations sur le terrain, les visites et les rencontres avec les différents acteurs du monde rural et agricole, les stages et les séquences pluridisciplinaires sont autant de situations qui permettent un enseignement ouvert. Cet objectif suppose l’attribution de moyens humains (dotation en personnels et capacité à travailler en petits groupes) et logistiques (transport des élèves) à la hauteur des enjeux.

Soutenir les exploitations des lycées agricoles publics

Mises en place conjointement avec l’enseignement agricole « moderne », elles ont été le reflet de l’époque où s’est imposé le modèle d’agriculture productiviste qu’elles avaient pour mission de vulgariser.
Un plan de soutien et d’aide aux innovations de ces exploitations doit être entrepris pour qu’elles donnent à voir la diversité des productions et des systèmes. Le modèle dominant d’agriculture est aujourd’hui sérieusement contesté, interrogé, remis en cause par la société et les consommateurs, au regard des conséquences sociales, économiques, écologiques qu’il a générées… Les questions de sécurité alimentaire, de conditions de production et de commercialisation, d’éthique citoyenne sont au cœur des débats dans notre société.
Par son histoire singulière de cogestion avec « la profession » agricole, l’enseignement agricole est évidemment influencé par ces questionnements.
Il y a urgence à engager les réformes qui le rendront vraiment indépendant, à commencer par le soustraire à la tutelle du ministère de l’agriculture pour l’associer à l’Éducation nationale dans un ministère unique de l’éducation et de la formation.
Il y a urgence enfin à redonner la priorité à l’enseignement agricole public dans tous les secteurs de formation : la production, bien sûr, au regard des enjeux mais les services aussi qui constituent un enjeu non moins important, s’agissant du maintien et du développement de territoires ruraux vivants et attractifs !

*Gérard Pigois, Serge Pagnier, Yohann Vigner sont syndicalistes dans l’enseignement agricole.

 

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