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La politique agricole au mépris de l’alimentation, Geneviève Savigny*

Malgré l’intérêt croissant de citoyens et de collectivités territoriales pour une alimentation saine et inscrite dans des territoires, la commission européenne rate, selon la coordination européenne, Via Campesina, l’opportunité de la réforme en cours de la Politique agricole commune pour infléchir le cadre libéral et répondre à ces enjeux.

À l’origine, la Politique agricole commune (PAC) affichait comme objectif principal d’assurer la sécurité des approvisionnements pour les Européens – six pays en 1962 – et pour cela d’accroître la production, d’assurer un revenu équitable à la population agricole, de stabiliser les marchés et garantir des prix raisonnables au consommateur. Des mécanismes de régulation des prix et des produits importés garantissaient cette stabilité du marché intérieur européen et ont permis une forte diminution du budget des ménages consacré à la nourriture, parallèlement à l’industrialisation et à la standardisation de l’alimentation.

Dans ses premières communications sur le projet de PAC 2014-2020 actuellement en discussion, la commission européenne a désigné la sécurité alimentaire comme un défi prioritaire. Cela s’est vite transformé en « production alimentaire viable » et traduit dans les objectifs politiques en « besoin d’améliorer la compétitivité du secteur ». Le reste en découle : des aides directes à l’hectare afin d’abaisser le prix de revient des produits européens nécessaires à l’agro-industrie, dans la poursuite du système installé lors de la réforme de 1992 lors de la création de l’OMC et de l’ouverture de l’agriculture à l’économie mondialisée.

La réforme de la PAC rate l’objectif alimentaire

Constatant les déséquilibres dans la chaîne alimentaire, la commission cherche à encourager la « contractualisation », mais l’expérience du secteur fruits et légumes – ou depuis peu du lait (avec la disparition du système des quotas) – qui subit des crises récurrentes, montre qu’il n’y a pas de miracle. Les producteurs disparaissent (moins 25 % de fermes dans l’UE à 27 durant les 10 dernières années) et le prix de l’alimentation ne cesse d’augmenter, au point que de plus en plus de pauvres ne parviennent plus à se nourrir décemment en Europe et dépendent de l’aide alimentaire. Celle-ci dépend en bonne partie du PEAD (programme européen d’aide aux plus démunis) inclus dans la PAC où il ne représente que 500 millions d’euros soit moins de 1%. Pourtant, même cette somme modeste est aujourd’hui mise en cause par plusieurs pays européens, prétendant que les aides sociales doivent relever des États et non de l’UE.
La gestion caritative de la pauvreté et de la faim n’est pourtant pas à nos yeux la solution. Comme les paysans se sont organisés et luttent pour la souveraineté alimentaire, celle-ci concerne aussi les consommateurs, et en particulier les pauvres des villes qui devraient être totalement intégrés dans la mise en place des politiques alimentaires.
La qualité et les productions traditionnelles qui font la richesse de la culture européenne devraient également être favorisées par la politique agricole. Or les normes de plus en plus drastiques pèsent notamment sur les petites fermes amenées à cesser leur activité. Les quelques mesures pour favoriser l’aménagement des ateliers contenues dans le deuxième pilier de la PAC (développement rural) ou les politiques de labellisation (AOP, IGP…) peinent à contrebalancer la tendance.
La crise alimentaire de 2008 n’a guère influencé les politiques au-delà d’un discours convenu et la réforme de la PAC rate l’objectif alimentaire. Pourtant, c’est une question qui intéresse de plus en plus d’organisations citoyennes, d’élus, et de collectivités locales où les initiatives foisonnent.
Lors d’un colloque à Paris  Nourrir les villes et développer les campagnes pour une alimentation durable et responsable  de nombreuses initiatives étaient présentées pour permettre une alimentation bio ou locale dans les cantines, ou pour relocaliser l’alimentation dans un territoire donné, sans oublier les circuits courts à vocation sociale.

Un monde foisonnant d’idées et de réflexions pour répondre au droit à l’alimentation

La commission européenne elle-même a lancé récemment une réflexion pour « nourrir durablement la planète » avec un séminaire rassemblant à Bruxelles les parties prenantes avec un appel ouvert à participation et contributions. Plusieurs directions générales étaient représentées : santé, recherche, régions, environnement, sous la présidence d’un fonctionnaire de l’agriculture qui a lancé brutalement les choses. Précisant qu’il ne s’agissait pas de nourrir le monde mais d’abord les Européens, il a lancé  : Notre système alimentaire n’est pas durable – il doit évoluer – que peut faire l’intervention publique ? » Le cadre reste libéral dans la « Stratégie 2020 » pour une croissance intelligente, durable et inclusive, mais on perçoit l’arrivée de réflexions encore impensables il y a quelques années. Outre des chercheurs ou économistes, de nombreux représentants de l’industrie agroalimentaire participaient à ce séminaire. Ils sentent le vent tourner et doivent au plus vite s’adapter à une nouvelle donne. En revanche, en dehors d’organisations paysannes progressistes, peu d’agriculteurs s’étaient impliqués. Quant aux citoyens, aux usagers, ils restent très peu représentés dans toutes ces instances, c’est pourtant un enjeu capital pour chacun.  n

*Geneviève Savigny est éleveuse de volailles fermières dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ancienne secrétaire nationale de la Confédération paysanne, elle est aujourd’hui membre du bureau de la coordination européenne Via campesina.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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