La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Construire une autre chaîne alimentaire, Maxime Bergonso*

En 2007, les spéculateurs financiers s’étaient emparés des déséquilibres de l’offre et de la demande pour provoquer une succession tragique d’envolées et d’effondrements des cours mondiaux agricoles. Pour autant, les différents types de marchés sont-ils tous néfastes ? Surtout, quelles mesures structurelles pourraient être adoptées pour réguler les prix et les marchés ?

Q uelque chose ne tourne pas rond dans le fonctionnement de notre système alimentaire ? Alors que dans les pays du Nord le gaspillage est caractéristique de la « chaîne alimentaire », les pays du Sud subissent la famine et les émeutes de la faim éclatent. Notre relative situation d’abondance nous fait oublier à quel point une réorganisation de notre système alimentaire est une priorité politique.

La crise alimentaire

Elle a de multiples causes : les crises de surproduction dans les pays du Nord, l’absence de planification et de stocks de sécurité, la libéralisation totale des marchés agricoles dans le cadre des accords de l’OMC et sa conséquence, la spéculation financière sur les biens alimentaires. Les phénomènes spéculatifs ne sont pas nouveaux dans l’agriculture. La première explosion de bulle spéculative, au XVIIe siècle, concernait les bulbes de tulipes en Hollande. Le phénomène spéculatif n’est ni plus ni moins qu’un pari : un acteur va tenter de prévoir l’évolution du marché et intervenir sur ce marché, à l’achat ou à la vente, en espérant tirer un bénéfice de l’évolution des cours. Les nouvelles technologies ont permis de dématérialiser à très grande échelle presque tous les marchés et les matières premières agricoles n’ont pas fait exception.
En France, on parle du MATIF : le Marché à terme des instruments financiers, qui a été ouvert en 1986. Le fonctionnement est très simple. Par exemple un agriculteur X plante 50 hectares de blé. Il anticipe une récolte future de 400 tonnes. Comme les cours au moment de ses semis lui semblent rentables par rapport à ses coûts de production et son ambition de revenu, il va vendre une partie de sa récolte à ce moment sur le marché à terme. À la récolte, il vendra son blé sur le marché physique  et soldera en même temps sa position sur le marché à terme. En face, on peut imaginer qu’un meunier ou un éleveur a acheté cette quantité, en réalisant les opérations inverses, toujours dans le même but. Remarquons que cette opération n’est pas de la spéculation : l’agriculteur se protège d’une potentielle chute des cours. Même si ces outils ne correspondent pas à l’agriculture paysanne que nous défendons, il faut reconnaître une certaine utilité dans le cadre d’un système capitaliste où la volatilité peut être anxiogène pour beaucoup d’agriculteurs.
Le lecteur averti par des années de lutte contre le capitalisme a pourtant évidemment compris que, comme pour tous les outils créés par les financiers, ils sont avant tout pour les financiers. Il n’y a pas que les agriculteurs et les professionnels de l’agroalimentaire qui ont accès à ces outils ; les premiers sont mêmes peu nombreux car les outils en question nécessitent une formation adéquate, une production adaptée et beaucoup de temps. Les banques, les fonds de pension, d’investissement et autres acteurs financiers ont aussi accès à ce marché. Même si le trader ne connaît pas forcément la différence entre blé et orge, si ce n’est la différence de cours, il peut acheter et vendre sur ce marché sans jamais intervenir sur le marché physique. Au milieu des années 2000, alors que la crise des subprimes engendre la crise financière que nous connaissons, les traders ont momentanément le moral en berne. Le marché action n’est pas assez rémunérateur et la financiarisation de l’appareil industriel semble l’avoir tué. Il faut rapidement trouver une solution et, en 2007-2008, les prix des matières premières s’envolent, tout comme le nombre d’acteurs financiers actifs sur ces marchés. Il serait pourtant inexact de leur imputer intégralement la hausse des prix des matières premières. De nombreux facteurs sont concomitants : l’augmentation de la demande des pays émergents, l’émergence des biocarburants, l’absence de stocks d’intervention et les aléas climatiques sont à prendre en considération. On peut penser que dans un contexte très nettement haussier, les acteurs financiers ont accentué l’augmentation des prix en se positionnant à l’achat. Les conséquences tragiques de cette hausse des prix sont connues : les crises alimentaires et les émeutes de la faim se sont succédé ces dernières années. Ceux qui consacraient une grande partie de leur revenu à l’alimentation ont durement subi cette hausse.

Une politique interventionniste forte pour constituer des stocks mondiaux

Les communistes n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme tout au long de ce phénomène et ont apporté des propositions pour permettre à chacun de manger à sa faim. L’idée qui guide nos propositions est simple : les produits agricoles sont avant tout des biens alimentaires et doivent être utilisés en conséquence. Pour contrer cette hausse, nous proposons donc d’arrêter l’utilisation des céréales pour la fabrication de biocarburants et de constituer des stocks d’intervention pour réguler les marchés. Quid de la spéculation ? Nous nous opposons à l’intervention des acteurs financiers dans ce délire spéculatif, mais pas seulement en vaines paroles. Nous avons besoin d’une politique interventionniste forte de la part de la puissance publique en constituant des stocks mondiaux, régionaux et nationaux pour endiguer la hausse. La constitution de ces stocks permettrait de réguler les prix, à la hausse comme à la baisse et surtout de s’assurer que la planète mange à sa faim. C’est aussi par la réorganisation et la régulation de ces stocks que nous voyons une porte de sortie à la crise du gaspillage, la FAO estimant qu’un tiers des aliments dans le monde seraient gaspillés. Les pertes dans les pays en voie de développement sont liées à 40% à de mauvaises infrastructures de stockage et de transformation après la récolte.
Réorganiser des stocks, très localement, afin de permettre aux populations d’organiser leur approvisionnement : voilà une politique alimentaire démocratique pour le XXIe siècle. Rien à voir avec les montagnes de beurre stockées naguère par l’Europe. Il s’agit bien de décentraliser ces stocks, en rapport avec les besoins des populations et en envisageant une solidarité en cas d’aléas climatiques inévitables dans l’agriculture. Pour transformer ces stocks localement, il faudra une industrie agroalimentaire de proximité. Cela permettra une transition écologique d’un modèle de production aujourd’hui pathogène pour les hommes comme pour la planète. L’enjeu alimentaire et agricole était le premier souci pratique des révolutionnaires de 1789 et de 1917, il devra aussi l’être pour les communistes d’aujourd’hui.  n

*Maxime Bergonso est ingénieur en agriculture. Il développe en France des projets agricoles avec une association en milieu rural.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.