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Comment nourrir la planète ? Michel Griffon*

La Terre : Ceux qui ont pour vocation de nourrir l’humanité, les paysans du monde, sont les premières victimes de la faim. Comment expliquer ce paradoxe ?

Michel Griffon : Les causes sont multiples, mais fondamentalement c’est un problème de civilisation : dans l’histoire de l’humanité les classes paysannes ont été déconsidérées, dévalorisées, abandonnées, rejetées. Comme si elles n’étaient pas dignes d’intérêt ! En France même, la revendication de la parité de revenu et de condition sociale avec le reste de la société est relativement récente. Dans les pays en développement où s’est développée la propriété individuelle privative, je pense notamment à l’Amérique latine, la question foncière est une grande cause de la pauvreté et de la constitution d’un véritable « sous-prolétariat » paysan. Là, c’est la colonisation espagnole qui a créé une classe paysanne exploitée. Mais ailleurs dans le monde, il reste encore une pauvreté « malthusienne », due à la rareté de la terre pour une paysannerie nombreuse qui n’a pas accès aux outils d’une agriculture plus productive.

Demain, quels seront les défis majeurs pour l’agriculture ?

Il y a deux défis essentiels. Le premier c’est de passer de 6 à 9 milliards d’êtres humains avec les pressions sur les ressources et l’environnement que cela entraîne. Le second défi, c’est que l’agriculture dont la fonction était essentiellement de produire des aliments va devoir produire de l’énergie. Il y a là une opportunité historique pour sortir de la pauvreté 2 milliards de personnes sur la Terre. L’agriculture devra produire beaucoup plus, et avec la rareté de la terre cela devrait accroître les prix agricoles, les revenus paysans, la concurrence foncière. Qui va pouvoir saisir cette opportunité ? Qui va en profiter ? Est-ce que cela sera l’occasion historique de confier enfin un espace de croissance économique à l’agriculture familiale et aux paysans presque sans terre ? Ou est-ce que ceux qui possèdent la terre vont en profiter pour se l’approprier encore plus et en chasser les paysans ?

Où est le risque majeur pour l’environnement ?

L’énorme risque c’est que l’on ne peut pas nourrir 9 milliards d’habitants avec les technologies très productives actuelles, produire des biocarburants à la hauteur des espérances des industriels et des gouvernements et conserver en même temps la biodiversité. Les seuls espaces hyper-productifs possibles qui existent sur la planète sont les zones tropicales humides où existe la plus riche biodiversité. Il faudra donc faire des choix. Ou bien on laissera faire le marché et les intérêts des plus nantis s’imposeront aux dépens des paysans et des écosystèmes. Ou alors les sociétés organiseront et contrôleront socialement et politiquement ces choix à travers un aménagement de l’espace, du paysage, incluant des zones pour la biodiversité dans les systèmes productifs, et l’on trouvera les technologies qui conviennent.

Dans le cadre actuel de la mondialisation, comment se dessine la carte des besoins alimentaires et de l’agriculture du XXIe siècle ?

Il y aura de fortes disparités entre les grandes régions productives du point de vue de la population et des surfaces disponibles, du potentiel que la nature autorise en terme de rendements, des structures agricoles, des capitaux etc. L’Asie n’aura pas assez de ressources, en espace et en productivité naturelle, pour faire face à ses propres besoins : elle va devoir importer beaucoup. Le Moyen-Orient et le Maghreb qui manquent d’eau, également. L’Amérique latine qui a des surfaces gigantesques, planes, des capitaux et des ressources productives considérables au regard de sa population, va être un grand exportateur du monde futur. Le Brésil est en train de devenir le champion des exportations agricoles mondiales, mais avec un risque écologique gigantesque : en détruisant une grande partie de l’Amazonie, il peut déclencher un mécanisme peut-être irréversible de dégradation des écosystèmes, accentué éventuellement par le réchauffement climatique. L’Afrique augmente sa production à peu près au rythme de l’accroissement de sa population, elle ne pourra pas être globalement exportatrice. Les grands pays céréaliers extensifs, comme l’Australie et le Canada disposent de très grandes surfaces mais avec des contraintes climatiques et de coûts. Les Etats-Unis comme l’Europe, dont l’agriculture intensive est extrêmement utilisatrice d’énergie, seront coincés par l’augmentation du prix du pétrole. Dans une logique de marché, aucun ne serait aussi compétitif que le Brésil sur les nouveaux marchés ; ni que les pays d’Europe de l’Est où les capacités d’accroissement de la production et de la productivité sont immenses.

Que faut-il changer pour assurer la production nécessaire tout en ménageant l’environnement ?

Il faut d’abord réduire la pauvreté, donc les inégalités de répartition des moyens d’existence dans la société. Et dans les pays en développement, réduire la sous-alimentation passe d’abord par la distribution des terres à ceux qui en manquent. Il faut aussi inventer une nouvelle technologie de production des cultures qui soit économe en énergie et en intrants chimiques. Avec des techniques utilisant de manière intensive l’ensemble des fonctionnalités écologiques des écosystèmes productifs, permettant une croissance des rendements. Cette agriculture, intensive en écologie et en connaissances mais économe en capital, serait accessible aux agriculteurs familiaux. La recherche agronomique, qui a privilégié jusqu’ici les voies de l’agriculture chimique et hyper-productive classique pour l’amélioration de la productivité, en mesure aujourd’hui les limites : en termes de prix et de pollution. Une nouvelle révolution technologique agricole, fondée sur l’écologie, implique une connaissance fine des terroirs, de leur spécificité, et donc une participation des producteurs locaux. En France, c’est une carte à jouer dans la nouvelle donne de l’agriculture mondiale.  n

*Michel Griffon est ingénieur agronome, économiste. Ancien directeur scientifique du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), il est directeur général adjoint de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Entretien réalisé pour Denis Recoquillon pour La Terre,  reproduit avec l’aimable autorisation du journal.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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