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Politiques alimentaires : y a-t-il un pilote dans l’avion ? Ambroise Mazal*

Signant l’échec de la libéralisation des marchés agricoles mondiaux depuis ces trente dernières années, la crise alimentaire de 2007-2008 a suscité la mise en œuvre d’une régulation mondiale de l’alimentation. Un processus salutaire et prometteur, mais qui n’enlève rien à l’exigence de luttes sociales pour la terre et des conditions de vie dignes.

En octobre dernier, les États ont adopté un cadre stratégique mondial pour la sécurité alimentaire auquel a contribué la société civile, dans le cadre onusien du Comité de la sécurité alimentaire à Rome. Ce document-cadre international contribuera à favoriser la cohérence des politiques partout dans le monde. Il place en son cœur le droit à l’alimentation, plaide en faveur de l’agroécologie et reconnaît que, pour atteindre la sécurité alimentaire, les petits producteurs, les artisans pêcheurs, les pastoralistes et les populations indigènes ont un rôle central.
Cela aura ainsi été un des rares « mérites » de la crise alimentaire et des émeutes de la faim de 2007-2008 : rouvrir enfin le débat sur les modèles agricoles et sur la régulation mondiale de l’alimentation, après trente ans de doxa néolibérale dont la Banque mondiale et le FMI auront été les promoteurs les plus zélés. Cette pensée unique s’est traduite, à l’échelle national, par des plans d’ajustement structurel dans le secteur agricole, un désinvestissement massif dans le secteur, l’extension de l’agriculture industrielle aux dépens de l’agriculture familiale. Sur le plan international, cela a ouvert la voie à la libéralisation des échanges (l’agriculture est entrée dans le champ de l’OMC en 1994) et la financiarisation des marchés agricoles et sa conséquence, la spéculation.

Une remise en cause du tout libéralisme ?

Certes, des voix se sont élevées pour dénoncer les conséquences sociales et environnementales désastreuses du libéralisme dans le secteur agricole : en 1996, trois ans après sa création, la Via campesina (organisation internationale des mouvements de petits producteurs) proposait en alternative au libre-échange le concept de souveraineté alimentaire, c’est-à-dire le droit des peuples et des pays à définir leur propre politique agricole, notamment grâce à des marchés communs protégés et l’intervention des pouvoirs publics. En France, de nombreuses organisations de terrain défendent depuis des décennies des alternatives de pratiques agricoles durables, et sur le plan politique, des organisations, à l’instar du Parti communiste, ont farouchement défendu la préférence communautaire à l’échelle européenne. Force est de constater néanmoins que ces mouvements ne semblaient guère avoir de prise sur la marche en avant du libéralisme dans le secteur agricole.
La hausse brutale des cours des principales denrées alimentaires et les manifestations contre la vie chère ont tout à coup obligé la communauté internationale à regarder en face le résultat des politiques décrites ci-dessus : une personne sur six dans le monde souffre encore de la faim, tandis que nombre de pays ont sacrifié leurs propres intérêts agricoles en abandonnant leur souveraineté au profit d’une dépendance aux marchés mondiaux et aux acteurs de l’agro-industrie.
Par ailleurs, le monde ouvrait les yeux sur les conséquences récentes de la dérégulation des marchés mondiaux : programmes massifs d’investissements dans les agrocarburants aux dépens de l’alimentation ; achats massifs des meilleures terres des pays en développement par l’agro-industrie pour profiter des hausses des cours mondiaux ; spéculation des sphères financières sur les marchés agricoles engendrant une désastreuse volatilité des cours…
Dans ce moment de remise en question de l’avancée du libéralisme, les pays du Sud ne sont pas les seuls concernés. Depuis 1992, les pays européens ont également cédé aux sirènes néolibérales et entrepris au fil des réformes un démantèlement de la Politique agricole commune : brèches dans le principe de préférence communautaire et ouverture aux marchés mondiaux au sacrifice de filières locales, suppression d’outils de régulation de la production et des prix, diktat de la grande distribution et confiscation de la plus-value aux producteurs, ruine des « petits producteurs » au profit d’exploitations de plus en plus grandes, tentatives de certains pays (essentiellement anglo-saxons) d’opérer de larges coupes dans le budget de la PAC…

Loin de Rome, la lutte des classes dans les campagnes…

La reconstruction d’une régulation mondiale de l’alimentation et, partant, la confrontation du modèle néolibéral aux objectifs affichés de sécurité alimentaire représentent donc une avancée importante pour permettre d’éclairer les choix politiques. Engagée à partir de 2009, la réforme du Comité de la sécurité alimentaire (CSA) regroupant les 183 États de la FAO ouvre des perspectives intéressantes. Sur la forme, elle associe enfin l’ensemble des acteurs en joignant aux États la vingtaine d’institutions internationales concernées et, enfin (!) les acteurs de terrain, organisations paysannes et ONG. Surtout, le nouveau CSA se dote d’un panel scientifique de haut niveau qui a pour mission, à l’image du GIEC pour le climat, de faire la synthèse des connaissances scientifiques mondiales pour guider les politiques. Sur le fond, le CSA a, depuis 2010, publié des règles de bonne régulation foncière pour l’achat et la location de terres, s’est emparé de questions aussi essentielles que la volatilité des prix, les effets du changement climatique ou la place des femmes dans l’agriculture, en reconsidérant les politiques actuelles au prisme du droit à l’alimentation.
Ainsi, la réforme du CSA était nécessaire, elle est bienvenue… Pour autant, elle n’est certainement pas la réponse à tous les problèmes car  les mauvais choix réalisés par les élites au pouvoir ne proviennent pas d’un manque de connaissances, mais sont bien le résultat de conflits entre des intérêts particuliers et l’intérêt général. Résoudre la faim, instaurer des pratiques agricoles durables et, équitables n’est pas une utopie mais à portée de main : cela suppose simplement de mettre « l’humain d’abord » au cœur des politiques économiques et sociales. Le Parti communiste prend toute sa place dans ce débat : il interpelle sur le plan politique les décideurs français et européens  et il soutient les mobilisations des mouvements sociaux et citoyens. Loin des sommets à Rome, les sociétés civiles ont encore de bells luttes des classes devant elles… 

*Ambroise Mazal est consultant sur les questions de sécurité alimentaire dans les pays en développement.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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