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Race, Guillaume Quashie-Vauclin*

Alors que les races n’existent objectivement pas, elles ont une existence subjective qui a des effets sociaux.

L e mot race est ancien. On en trouve trace en français au moins dès le XVe siècle : la « rasse » est alors essentiellement l’ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille. On est encore tout proche, en fait du mot latin gens. Ainsi, dans la tragédie antique, on est souvent confronté à des gentes (pluriel latin de gens), la plus célèbre étant sans doute celle des Atrides. De quoi s’agit-il ? Il s’agit des descendants d’Atrée, confrontés, de génération en génération, à la colère des dieux du fait du péché originel d’Atrée et de son frère Thyeste : ils avaient tué leur demi-frère Chrysippos, enfant que leur père avait eu avec une nymphe, crime qui valut malédiction pour Atrée lui-même mais aussi pour toute sa race, c’est-à-dire pour toute sa lignée : Agamemnon et Ménélas, ses fils, mais aussi Électre, Iphigénie ou Oreste, ses petits enfants. La race, comme traduction de gens, c’est d’abord cela : l’ensemble des personnes appartenant à une même lignée.
Ce sens est particulièrement vivace dans l’aristocratie à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles) : on parle ainsi de la race des Rohan ou de celle de n’importe quel grand noble. On se distinguera ainsi en indiquant qu’on appartient à une vieille race – c’est-à-dire lignée – aristocratique en dédaignant ceux qui ont été anoblis récemment et ne relèvent donc pas vraiment de la noblesse de race.

La construction de la race
au XIXe siècle

Mais il y avait une ambiguïté dès le départ dans le mot gens qu’on retrouve dans le mot race. Si on parle en latin de la gens Iulia pour parler de la famille Julia, on parle aussi de la gens Sabina pour parler du peuple sabin ou, comme on traduisait naguère encore, la race sabine. Le mot gens/race peut ainsi avoir un sens plus large que le strict sens familial.
C’est justement au flou de la notion que vont s’attaquer un certain nombre d’hommes de science dès le XVIIIe siècle. Existe-t-il une seule humanité ou y a-t-il des différences fortes entre les hommes qu’on pourrait regrouper en plusieurs catégories aux caractéristiques propres, comme on le fait avec les chevaux (je reprends la comparaison pointée par Roger Vailland) ? Le grand naturaliste suédois Linné (1707-1778) isole ainsi six races humaines : la race sauvage (certes encore inaperçue), la race américaine, la race européenne, la race asiatique, la race africaine et la race monstrueuse (pathologique).
Le débat prend de l’ampleur, on le sait, au XIXe siècle autour du débat touchant le polygénisme : tous les hommes ont-ils la même origine ou y a-t-il plusieurs souches différentes à l’origine de plusieurs races différentes ? Surtout, pour mettre fin au grand flou des catégories, il s’agirait de trouver des critères fiables pour délimiter les races. Bien sûr, la couleur de peau est un temps envisagée mais nos scientifiques savent bien qu’elle n’est pas fiable : un Africain albinos est plus pâle qu’un Marseillais ; une paysanne provençale n’a pas toujours le teint plus clair qu’un bey tunisien… Combien de gradients en lieu et place de catégories nettes – avant Muriel Robin, ils avaient déjà perçu qu’il y avait des Noirs plus ou moins noirs… Aussi, l’invention de l’index crânien en 1842 va être l’occasion d’un grand essor de la race en milieu scientifique. On délimite ainsi des grandes catégories en fonction du volume crânien et de la forme de celui-ci ; tout est mesuré – c’est la craniométrie – et classé : dolichocéphales, brachycéphales, mésocéphales… Sans oublier la couleur de peau, on essaie ainsi de mêler les éléments censément objectifs pour élaborer des catégories raciales. Le chef de file de ce mouvement, c’est bien sûr le comte de Gobineau et son célèbre Essai sur l’inégalité des races humaines (1853) mais ce discours pénètre largement et durablement les milieux scientifiques et politiques – lisez le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache au début du XXe siècle et, au-delà, les méticuleux travaux de l’historienne Carole Reynaud-Paligot.
Le hic, toutefois, car nous sommes au XIXe siècle, c’est-à-dire au cœur d’un siècle d’immenses et inédites migrations – les Européens partant par dizaines de millions dans tous les continents et opérant, par le biais de la colonisation, des transferts de population massifs – c’est que ce modèle racial simple se trouve encombré d’infinis mélanges de sorte que, Gobineau, désespéré, écrit : « L’espèce blanche a désormais disparu de la face du monde […]. La part du sang aryen, subdivisée déjà tant de fois, qui existe encore dans nos contrées, et qui seule soutient l’édifice de notre société, s’achemine vers les termes extrêmes de son absorption. » Le modèle racial sitôt exposé se trouverait périmé. Surtout, dans le monde scientifique, on voit bien les problèmes de ce modèle à quelques races : personne n’y rentre complètement et ces groupes créés sont très hétérogènes. On développe donc des modèles avec un nombre plus grand de races pour que le réel entre dans ces catégories. Joseph Deniker propose ainsi un modèle à 17 races. Scientifiquement, l’affaire paraît donc fragile mais n’en conserve pas moins un certain écho. 

Race et racisme au XXe siècle

Le XXe siècle se distingue du siècle précédent en ce qu’il fait pleinement entrer la race au cœur du débat politique, en particulier avec le nazisme, Hitler n’hésitant pas à dire que le véritable moteur de l’histoire est la lutte des races. Le triomphe nazi de la race est pour autant un chant du cygne. Après l’écrasement du nazisme et la révélation de son absolue atrocité d’une part, avec la découverte et l’approfondissement de la génétique moderne de l’autre, la race s’effondre. Sous les coups conjugués de la politique et de la science, la race meurt. Rappelons le rôle de Claude Lévi-Strauss et de l’UNESCO dans ce combat méritoire.
Pour autant, le racisme ne disparaît pas mécaniquement et il garde même une forte audience au sommet de l’État en France, notamment pendant la guerre d’Algérie. Rapportons ici un fait célèbre mais qui mérite réflexion. Le 17 octobre 1961, Papon donne l’ordre à la police d’arrêter tous les Algériens selon des critères de race énoncés comme tels, les policiers pourtant formés à l’exercice, croient n’arrêter que des Algériens, pourtant, ils embarquent aussi pêle-mêle des Italiens ou des Espagnols qu’ils ont pris pour des Algériens… Quelle meilleure preuve que les races n’existent pas quand on voit que même les spécialistes n’arrivent pas à s’y retrouver !
L’antiracisme, dès lors, consiste à rappeler l’inexistence des races et à affirmer l’égalité et l’unité fondamentale de l’humanité. Il ne s’agit pas de prôner l’égalité des races mais de les nier radicalement.

Le débat à gauche

Cependant, on assiste ces derniers temps au retour du mot « race ». Pour quelle raison ? Les partisans de son retour se disent pour la plupart non racistes au sens où ils reconnaissent l’inexistence biologique des races. Cependant, ajoutent-ils, si les races n’existent objectivement pas, elles ont une existence subjective qui a des effets sociaux. Effectivement, la race noire n’existe pas plus que la race blanche, jaune ou verte ; ce qui n’empêche pas certaines personnes de croire que des races existent et, en conséquence, de s’en prendre par exemple à ceux dont le taux de mélanine sera jugé trop élevé, pour la raison qu’ils considèrent que cette personne appartient à la race noire et que c’est un problème à un titre ou un autre. Ce constat posé – qu’on appelle scientifiquement « ethnicisation des rapports sociaux » comme Jean-Loup Amselle ou plus simplement « racialisation » –, c’est ensuite que le débat existe à gauche. Faut-il créer des dispositifs spécifiques pour ces personnes égales aux autres mais qui ne sont pas considérées égales aux autres par tous ? Faut-il au contraire travailler activement à les rendre effectivement égales ? D’un côté, la discrimination positive qui reprend et perpétue de fait les catégories raciales, de l’autre la conquête de l’égalité effective et le dépassement de la catégorie raciale. Le débat existe aussi autour de certains concepts comme « diversité » (voir l’article dans le dossier), mot somme toute anodin initialement mais qui s’est forgé comme concept raciste ces dernières années. En effet, de quelle diversité parle-t-on  le plus souvent ? de diversité ethnique dit-on pudiquement, c’est-à-dire, en fait, de diversité raciale. La diversité présuppose ainsi l’existence de races différentes. Elle présuppose dans le même temps une homogénéité forte de ceux qui ne relèvent pas de la diversité. En clair, le mot dit des Noirs qu’ils ne sont pas de souche française puisqu’on est « issu de la diversité » quand on est noir ; il dit aussi que les Français sont blancs puisqu’on n’est jamais « issu de la diversité » quand on est blanc. Le mot, raciste, valide ainsi la thématique de la souche (métaphore végétale qui n’a aucun sens en histoire) posée de surcroît comme uniforme sur un plan pensé racialement (souche blanche), c’est-à-dire qu’il véhicule, nolens volens, le discours de la droite extrême : race et nationalité sont pensées ensemble. Être français c’est être blanc, ne pas être blanc, c’est n’être pas français. Ou comment l’idée de race et le mot diversité se mêlent pour interdire toute avancée émancipatrice.

*Guillaume Quashie-Vauclin est responsable adjoint de La Revue du projet.

La Revue du projet, n° 24, février 2013
 

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