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Vote Front de gauche en 2012. Nouveautés et permanences du vote communiste, Céline Colange, Jérôme Fourquet, Michel Bussi*

Le score réalisé par Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle du printemps 2012 dépasse celui obtenu par le candidat du PCF lors des scrutins précédents. Avec 11,1 % des suffrages exprimés et près de 4 millions d’électeurs, Jean-Luc Mélenchon retrouve le niveau de vote pour le PCF de la fin de la décennie 1980.

Ce résultat a parfois été présenté par les média comme une modification des équilibres électoraux. Pourtant, la cartographie des votes à l’échelle cantonale montre que la structure géographique de cet électorat du Front de gauche reste relativement stable par rapport à la géographie du vote PCF.
La carte du vote Mélenchon présente en effet de nombreuses similitudes avec la géographie historique et traditionnelle du vote communiste (carte 1). La plupart des zones de force du candidat du Front de gauche correspondent ainsi à des bastions communistes.
C’est le cas dans la région Nord-Pas-de-Calais avec le bassin minier et le valenciennois, en Seine-Maritime, en île-de-France avec les communes de la banlieue rouge, dans l’Est avec la région de Longwy mais aussi dans le Gard ou bien encore avec les fiefs communistes des Bouches-du-Rhône. On retrouve enfin les campagnes irriguées par le communisme rural avec un vote Mélenchon important, par exemple, dans le centre-Bretagne (les Monts d’Arrée) ou dans le bocage bourbonnais dans l’Allier.

Des électeurs de gauche au-delà des rangs des seuls sympathisants communistes

Mais le succès de la candidature de Jean-Luc Mélenchon a également résidé dans sa capacité à aller chercher des électeurs de gauche au-delà des rangs des seuls sympathisants communistes. Ainsi, le vote Mélenchon est supérieur à la moyenne nationale dans de nombreux cantons situés dans les départements socialistes ou radicaux, dans le sud-ouest. De même, on observe le basculement d’une partie de l’électorat socialiste dans la région du Languedoc-Roussillon, ainsi que dans une majorité de cantons des basses-Alpes et du Vercors. Dans les terres rurales ou montagnardes du sud de la France, où les électeurs sont particulièrement sensibles à la question du maintien des services publics, l’écho rencontré par le discours de Jean-Luc Mélenchon est venu concurrencer celui de François Hollande. Ce constat se vérifie tout particulièrement dans le sud-est où Arnaud Montebourg avait réalisé de bons scores lors de l’élection primaire socialiste.
Si le vote Front de gauche est assez élevé et homogène dans toute la moitié sud de la France, la situation est beaucoup plus contrastée au nord de la Loire. De vastes terres de mission se dessinent ainsi, des places fortes conservatrices de l’Est de la France aux zones de droite traditionnelles (Beauce, Perche, bocages normand et vendéen) dans la partie ouest du pays. Dans cette dernière, le Front de gauche a néanmoins su trouver des points d’appui dans la plupart des grandes agglomérations. Jean-Luc Mélenchon a obtenu dans ces villes-centres et dans leurs immédiates périphéries des scores non négligeables. Ces villes de l’ouest constituent les principaux fiefs du PS dans cette région. Le développement du vote Front de gauche s’y est donc effectué sur la base d’un électorat majoritairement socialiste (et également d’un apport de voix d’extrême gauche). Dans ces terres, les progrès du Front de gauche peuvent s’apparenter à une nouvelle forme de protestation autre que le FN. La différence avec la poussée observée dans le sud du pays réside dans le fait qu’elle s’est principalement concentrée dans l’électorat socialiste urbain alors qu’elle a concerné les cantons ruraux comme les villes dans le sud-est et le sud-ouest.
Au regard de cette implantation en milieu urbain, certains commentateurs ont d’ailleurs qualifié le vote Mélenchon d’un vote de « bobos ». Le candidat du Front de gauche enregistre certes des résultats élevés dans des territoires hyper-urbains où le mode de vie « bourgeois bohème » est très répandu. C’est le cas des arrondissements de l’est parisien : 17,4 % dans le 20e arrondissement, 15,7 % dans le 19e, 15,3 % dans le 18e et 14,9 % dans le 10e, le long du canal Saint-Martin. On retrouve le même phénomène dans le Ier arrondissement de Lyon (19,9 %) ou bien encore à Grenoble (15,4 %). Mais à la lecture de la carte 1, on voit que ces espaces de centre-ville gentrifiés ne représentent somme toute qu’une très faible proportion des zones de force du Front de gauche, au sein desquelles les communes urbaines populaires, à tradition communiste notamment, et les cantons ruraux pèsent bien plus lourd.

 

Érosion dans des fiefs communistes

Pour compléter cette analyse, nous avons cartographié les écarts entre le vote pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et celui pour Robert Hue en 1995 (carte 2). À cette époque, le candidat communiste avait obtenu 8,6 % des suffrages. Si le vote Mélenchon correspond assez bien à la carte du vote PCF, le Front de gauche est pour autant aujourd’hui en dessous des niveaux qu’avait atteints Robert Hue en 1995 dans presque toutes les zones de force du parti communiste. À l’inverse, il progresse significativement dans les terres de mission où l’influence communiste était faible. Jean-Luc Mélenchon améliore ainsi par exemple très nettement le score du candidat communiste en 1995 dans plusieurs cantons des départements des Hautes-Pyrénées, de la Haute-Garonne, de l’Ariège ou encore de l’Hérault et de la Drôme. Le mouvement d’érosion concerne quant à lui tous les types de fiefs communistes, que ce soient les campagnes de l’Allier ou des Côtes d’Armor, les cantons ouvriers du Nord-Pas-de-Calais et dans une moindre mesure les banlieues nord et est de la capitale. Si la dynamique créée autour du Front de gauche a donc permis de conquérir des voix dans les « terres de mission » elle n’est pas parvenue à enrayer le déclin dans les fiefs historiques du PCF.

Lors des prochains scrutins il sera intéressant d’observer si le vote Front de gauche se structure et s’enracine sur les bases de cette géographie qui s’est révélée au soir du premier tour de l’élection présidentielle. 

*Céline Colange est ingénieur de recherche au CNRS.
Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et stratégies d'entreprise à l’IFOP.
Michel Bussi est géographe. Il est professeur à l’université de Rouen.

 

La Revue du projet, n° 24, février 2013

 

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