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Métissage, Cécile Canut *

L’économie libérale a aujourd’hui besoin de l’idéologie multiculturelle : elle trouve dans le métissage, du fait de la complexité de son histoire, un moyen de servir cette nécessité.  

À l’heure où la politique européenne se veut multiculturelle dans un monde saturé de flux et de réseaux, la notion de métissage, envisagée de manière conjointe avec celle d’hybridité ou de créolité, s’est imposée depuis quelques années comme doxa dans le discours dominant des média, des artistes ou des chercheurs en sciences humaines : représenter le monde comme métissé suppose une ouverture à l’autre, altérité inscrite dans une optique généreuse de dépassement des frontières de toutes sortes. Déclinée de plus en plus comme processus (hybridisation, créolisation, diversalité), elle concerne tous les domaines de ce qui est communément conceptualisé comme culturel (musique métisse, littérature mosaïque, cuisine créole, langue métisse ou créole…). Cette valorisation du métissage culturel, à rebours de son acception péjorative archaïque arguant du choc puis du brouillage des cultures, cherche à en faire valoir la portée pacifiante et régulatrice.

Les origines du mot

Les significations actuelles données au mot métissage sont indissociables de son histoire et des conditions de production dans lesquelles il a émergé. Issu du portugais (mestiço) puis de l’espagnol (mestizo) le métisse correspond au XVe siècle à une nouvelle catégorie de personnes : les enfants issus d’unions honteuses entre les Européens et les Indiens. Classés en fonction de l’origine de leurs parents, ces êtres humains menaçaient ainsi l’ordre établi des catégories raciales. En 1708, dans le dictionnaire de la langue française de Furetière, le terme métisse apparaît : « Le nom que les Espagnols donnent aux enfants qui sont nés d’un Indien et d’une Espagnole, ou d’un Espagnol et d’une Indienne. On appelle aussi chiens métis, ceux qui sont nés de différentes races, comme d’un Lévrier et d’un Épagneul.[1]



[1] Cité Par Turgeon L. « Les mots pour dire les métissages : jeux et enjeux d’un lexique », Revue germanique internationale [en ligne], n° 21, 2004.

 » Élargie à l’ensemble des contacts entre races, la connotation péjorative associée au processus de métissage s’institue pendant les colonisations européennes jusqu’au milieu du XXe siècle et vise à différencier plus largement les rejetons de couples noirs et blancs. À la fois anomalie biologique et sociale, le métisse correspond alors à une sorte de monstre contre nature. De même, les langues nées sur les îles et résultant de l’esclavage vont toutes être nommées créole, c’est-à-dire identifiées en fonction de leur impureté supposée et réduites à leur processus de création, le mélange. Cette dénomination annule de la sorte le caractère commun à toutes les langues, celui d’un syncrétisme intrinsèque, en hiérarchisant les formes linguistiques selon leur origine et leur histoire.[2]



[2] Canut C., Une langue sans qualité, Lambert Lucas, 2007.

Une visée culturaliste

Après la Seconde Guerre mondiale, se produit une inversion sémantique : le processus de métissage appliqué à toutes sortes de mélanges, ethniques et culturels, devient positif. Les discours scientifiques, politiques puis médiatiques, entament progressivement un retournement du signifié afin de lutter contre toute forme d’essentialisation. Face à la pureté érigée comme fondement des civilisations pendant la période coloniale, il s’agit au contraire de construire un monde pluriel fait d’échanges, de mélanges et de mobilité. Cette option va consacrer le multiculturalisme, entraînant avec lui l’injonction à l’interculturel.
Les États-Unis, en cherchant à généraliser leur modèle multiracial et multiculturel, tiennent un rôle majeur dans
l’avènement de cette conception post­­moderne. Les anthropologues américains théorisent ainsi depuis quelques décennies une approche de l’hybridité comme moyen de renversement des processus de domination coloniale (Bhabha). En ce sens, des ponts se construisent entre les postcolonial studies et l’éloge de la créolité (Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant) – une créolité devenue incontournable dans le domaine littéraire notamment.
Renforcée par la circulation des biens et des personnes selon une vision transnationale souvent enchantée, cette conception du monde mobile se fonde paradoxalement sur une permanence des essences (culture, minorité, ethnie, langue). Car supposer le métissage ou le mélange, c’est bien affirmer qu’il existe des ethnies, des langues et des cultures différenciées, dont on constate ou désire la rencontre (le modèle inter-culturel). Autrement dit, loin de renverser les fondements ontologiques contenus dans le discours colonial, l’injonction au métissage repose inéluctablement sur une visée culturaliste, réactualisant la fonction différentielle des populations pour lesquelles on fabrique des appartenances et des identités.[3,



[3] Amselle J.-L., Logiques métisses : Anthropologie de l'identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1990.

Culturaliser le politique

L’injonction au métissage n’est pourtant pas surprenante dans le contexte social, politique et économique qui est le nôtre : focaliser l’attention sur la culture comme donnée déterminante du politique (ou culturaliser le politique) favorise, au sein du capitalisme tardif, l’éviction des rapports de forces et de pouvoir propres à tisser les liens sociopolitiques. Inventées par l’ethnologie et instrumentalisées variablement selon des logiques politiques au cours de l’histoire, les cultures comme les langues ou les ethnies continuent d’être des objets manipulés et manipulables à des fins gouvernementales. L’économie libérale a aujourd’hui besoin de l’idéologie multiculturelle[4] : elle trouve dans le métissage, du fait de la complexité de son histoire, un moyen de servir cette nécessité.  



[4] Zizek S., « Multiculturalism, or the Cultural Logic of Multinational Capitalism », in New Left Rewiew, vol. 225, 1997, p. 28-51.

*Cécile Canut est sociolinguiste. Elle  enseigne à l’université Paris-Descartes.

Cécile Canut a publié : Une langue sans qualité, Lambert Lucas, 2007 ; Le Spectre identitaire. Entre langue et pouvoir au Mali, Lambert Lucas, 2008 ; Langues à l’encan. Une nouvelle Europe des langues (avec Elina Caroli et Diiana Bodourova), édition Michel Houdiard, Paris, 2011. Elle a dirigé avec Jean-Marie Prieur 1968, un événement de paroles, subjectivité, esthétique, politique, Paris, Michel  Houdiard, 2011.

La Revue du projet, n° 24, février 2013

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