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Diversité, Walter Benn Michaels*

Ce qui fait du terme « diversité » un mot piégé, c’est, en premier lieu, qu'être contre n’a presque aucun sens et, deuxièmement, qu'être pour n’a pas beaucoup plus de sens …

En effet, ça n’a aucun sens d’être contre car, à moins d’être un suprémaciste blanc [quelqu’un qui croit à la suprématie de la « race blanche » N.D.T.], on ne voit pas le moindre intérêt à ce que toutes les positions de pouvoir du monde soient occupées par des Blancs. En outre, notons que si la « suprématie blanche », assurément, est complètement indéfendable, elle compte, de nos jours, de moins en moins de partisans. Ainsi, on voit mal quel obstacle serait suffisamment solide pour résister face aux combats menés pour ouvrir à chacun ces positions de pouvoir. On voit mal ce qui pourrait faire échec à la formation d’un monde dans lequel toutes les personnes, quelle que soit la couleur de leur peau, puissent être parlementaires ou dirigeants d’entreprises, un monde dans lequel les personnes de couleur seraient tout aussi riches ou… tout aussi pauvres que les personnes blanches.

Être contre ou être pour

Pourquoi, alors, dis-je qu’être pour la diversité n’a pas davantage de sens qu’être contre ? Parce que, au moins si vous êtes de gauche, votre objectif n’est pas de faire advenir un monde dans lequel les personnes de couleur ne seraient ni plus riches ni plus pauvres que les personnes blanches. Bien sûr, si vous êtes de droite, la situation est différente : vous croyez que le vrai problème est celui de l’inégalité des chances et non pas l’inégalité elle-même. Dès lors, la diversité ne manquera pas de vous paraître séduisante.
Pourquoi ? Parce que la diversité est une expression de l’approche libérale d’élimination des discriminations. Or tout l’objet de ce combat ne consiste pas à éliminer l’inégalité mais à la justifier.
Prenons les exemples états-uniens les plus criants : un monde dans lequel les Noirs peuvent diriger non seulement de grandes entreprises comme McDonalds mais un pays entier ; un monde dans lequel les Asiatiques peuvent être le groupe ethnique disposant des plus hauts revenus. Ce n’est pas un monde qui a fait un pas vers l’égalité ; c’est bien plutôt un monde où la lutte s’est concentrée sur l’extension à certaines personnes de couleur de la possibilité de tirer profit de ce même monde, précisément de plus en plus inégalitaire. Et si cet effort libéral contre les discriminations devait complètement aboutir, les États-Unis seraient tout juste aussi inégalitaires qu’ils le sont à présent. La différence serait simplement que la question raciale serait sortie du champ de l’inégalité, que personne ne serait pauvre parce qu’elle est victime de racisme.
C’est le monde qu’Adolph Reed critique quand il dit que le « triomphe du néolibéralisme » est l’idée selon laquelle « seules peuvent être qualifiées d’injustes les inégalités résultant d’un traitement défavorable fondé sur des désignations négatives assignées telles que la race » (Renewing Black Intellectual History, 2010). Mais c’est ainsi un monde que les économistes libéraux adorent parce que, de leur point de vue, la discrimination n’est pas un optimum économique. L’employeur refusant d’embaucher des Noirs ou des femmes restreint la force de travail disponible et donc octroie une prime salariale pour satisfaire sa préférence pour les hommes blancs. Dans des marchés assez peu soumis aux exigences de compétitivité, cet employeur peut s’en sortir mais dans les marchés contemporains, le moins cher emporte nécessairement la préférence. Ainsi, aujourd’hui, la Library of Economics and Liberty (Bibliothèque de l’économie et de la liberté) l’affirme : « l’idée selon laquelle la discrimination est un coût pour le discriminateur est communément admise parmi les économistes » (http://
www.econlib.org/library/Enc1/bios/Becker.html). Or, bien sûr, les années au cours desquelles cette idée a été appropriée coïncident avec celle où le terme « diversité » s’est répandu. Plus les sociétés libérales deviennent inégalitaires, plus elles accordent de place à l’idée selon laquelle ceux qui profitent de l’inégalité devraient provenir de toutes les « races », genres ou cultures.

Un potentiel radical ?

Cependant, aux États-Unis comme en France, d’aucuns continuent d’imaginer que la notion de « diversité » peut avoir un potentiel radical. Si, d’un côté, l’ouverture des élites aux personnes de couleur, comme Sadri Khiari le reconnaît, peut servir à « dissocier les classes moyennes indigènes du peuple des banlieues » ; de l’autre, « cette frange au sein du pouvoir blanc peut aider à l’organisation et à la politisation de ceux qui, tant d’un point de vue de classe que d’un point de vue de race, demeurent au bas de l’échelle » (Race et capitalisme, 2012). La diversité, selon Khiari, peut être une arme, relativement faible, dans ce qu’il appelle « la lutte des races » mais il a l’espoir que ce soit le commencement de quelque chose de plus fort.

Les citoyens des États-Unis, noirs comme blancs, seront fatalement un peu sceptiques vis-à-vis de cette espérance. Un demi-siècle de racialisation – que ce soit dans le discours rétro du Black Power (pouvoir noir) ou dans la langue contemporaine du diversitarisme d’entreprise – n’a rien changé pour la grande masse des Noirs ; cela a seulement produit une nouvelle élite politique noire. Ajoutons que dans le sillage de la réélection d’Obama, la droite états-unienne, dans sa quête désespérée pour gagner la faveur des gens de toutes couleurs, multiplie les gestes en matière de diversité : pas simplement en désignant un sénateur noir mais en promouvant des Latino-Américains comme le sénateur Marco Rubio et des Asiatiques comme les gouverneurs de Caroline du Sud et de Louisiane. Cela dit bien à quel point la diversité se présente comme une belle occasion pour les conservateurs de couleur. Même ce groupe qui, depuis le 11 septembre a été assurément l’objet de la plus grande suspicion – les Américains musulmans – a commencé à produire sa propre élite : les « Muslim Urban Professionals » (littéralement, professionnels musulmans urbains N.D.T.), qu’on appelle à Wall Street « Muppies ». Les intellectuels français peuvent se penser de gauche parce qu’ils soutiennent le port du hijab en public mais ce que Wall Street comprend, ce n’est pas juste sa valeur culturelle mais sa valeur en cash. Comme l’a déclaré un ancien trader de Citigroup : « Tu peux vouer un culte à Satan. Tant que tu fais de l’argent, ils sont contents. » (New York Times du 15 avril 2012).
Cependant, le vrai problème qu’il y a à penser la diversité comme une technologie potentielle de la gauche radicale, n’est pas d’ordre empirique mais conceptuel. Khiari pense que « le champ politique français est le lieu d’une lutte pour le pouvoir entre les races ». En effet, il pense que ce combat n’est pas simplement français mais une expression de la « suprématie blanche internationale ». C’est exactement ce que les racistes blancs comme Lothrop Stoddard pensaient dans les années 1920 – ainsi dans son ouvrage à grand succès The Rising Tide of Color Against White World Supremacy (littéralement, La marée montante de couleur contre la suprématie blanche mondiale N.D.T.) – et c’est ce que des conservateurs contemporains comme Samuel Huntington – transformant la question raciale en question culturelle – ont appelé le Choc des civilisations. La différence, bien sûr, c’est que Stoddard aimait la suprématie blanche et était résolu à défendre ce que Khiari est engagé à combattre. Mais la similitude est l’aspect le plus instructif : pourquoi la suprématie des « indigènes » serait préférable à la suprématie des Blancs ? Plus fondamentalement – et en supposant que c’est l’égalité raciale qui est visée et non une nouvelle suprématie raciale – qui bénéficierait de cette victoire de la lutte entre les races (en français dans le texte N.D.T.) ? Imaginez un monde dans lequel les « races » partageraient finalement le pouvoir. Les élites blanches seraient rejointes par les élites de couleur mais le sort de ceux qui sont en bas de l’échelle – la grande majorité dans chacune des « races » – serait totalement inchangé. Pourquoi ? Non parce que leur victoire aurait été incomplète en tant que « race », mais parce que le combat n’a pas été mené en premier lieu pour eux.
En d’autres termes, la raison pour laquelle on ne peut pas mener une politique radicalement progressiste en promouvant la diversité tient au fait qu’on ne peut pas faire quoi que ce soit de radicalement progressiste selon des considérations racialisées. Appelez cela « diversité » comme Goldman Sachs ou appelez cela « guerre de races » comme les Indigènes de la République ; quoi qu’il en soit, la diversité est un projet de classe du début jusqu’à la fin. Le problème n’est pas que « la lutte des races » (en français dans le texte N.D.T.) n’aurait rien à voir avec la lutte des classes. C’est précisément le contraire : la lutte des races est toujours déjà une lutte des classes et la classe qui en tire profit est la classe dominante. 

 

*Walter Benn Michaels est professeur de littérature à l’université de Chicago (États-Unis, Illinois). Le présent texte a été écrit en anglais à l’intention de la Revue du projet. Il a été traduit par notre équipe.

La Revue du projet, n° 24, février 2013

 

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