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Chef de l’État

Voilà une expression « qui n’étonne plus personne aujourd’hui » écrivait récemment le regretté Jean-Jacques Goblot ; elle est pourtant bien horrible quand on y réfléchit.
Le chef, on le sait, c’est en premier lieu la tête (caput en latin), sens dont on a trace avec quelques mots anciens comme « couvre-chef ». Le sens a toutefois vite glissé dans un sens d’autorité et Prévert peut ainsi s’en amuser dans son poème « La lessive » :
L'horloge sonne une heure et demie
Et le chef de famille et de bureau
Met son couvre-chef sur son chef

Être le chef, c’est être à la tête, c’est commander et… comme chacun sait, c’est commander seul car on n’a pas deux têtes, pas plus qu’on n’a deux estomacs, ce qu’avaient bien compris Ésope et Mennenius Agrippa dans leurs fables antidémocratiques (« L’estomac et les pieds » et « Les membres et l’estomac »)… La notion proprement patriarcale de « chef de famille » a été légitimement dynamitée par les féministes. Nous reste toutefois encore « chef de l’État ». Cette expression, on le voit, a pourtant un sens qu’on gagnerait à discuter sérieusement. On dira : c’est l’usage. Mais alors, interrogeons l’usage et notamment l’usage constitutionnel en suivant le grand historien Jacques Godechot. Qu’y découvre-t-on ? Que l’expression n’apparaît jamais dans nos textes constitutionnels : même dans la Constitution présidentialiste de 1848 ni même dans celle de De Gaulle et Debré. Il n’existe en plus de deux siècles d’histoire nationale riches en textes constitutionnels que deux exceptions qui devraient faire réfléchir : la Constitution de janvier 1852 élaborée au lendemain du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (l’expression « chef de l’État » est mentionnée dans les articles 6, 13 et 17 ainsi que dans la proclamation présidentielle qui tient lieu de préambule) ; le projet constitutionnel du maréchal Pétain consécutif à la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 (articles 10, 13, 14, 15, 16, 18, 19, 22, 24, 27, 30, 31, 34, 35, 36 et 42). L’emploi récurrent et naturel de cette expression ne laisse pas d’interroger l’état de notre démocratie qui fait donc coexister un « chef de l’État » et soixante millions de « citoyens déchus » selon la juste expression de Manuel Coíto.

La Revue du projet, n° 24, février 2013

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