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Charge sociale

« Le corps ployé, les bras rompus par sa charge, il monte l'escalier en tapant des pieds à chaque marche » écrit le romancier Eugène Dabit dans L’Hôtel du Nord (1929) pour dire l’effort pénible et presque inhumain. Le français a d’ailleurs une expression synonyme de « bête de somme » : bête de charge… Voilà ce que « charge » veut dire, ce lourd poids qui pèse comme un joug sur vos épaules et qui vous empêche d’être libre et heureux, pleinement humain en quelque sorte.
Dès lors, que penser du syntagme « charge sociale » pour désigner l’argent mis en commun pour assurer à tous un certain nombre de droits fondamentaux ? Est-ce donc cette vision que nous portons du droit à la santé, du droit à la retraite, du droit au chômage : une charge ? Sont-ce des poids qui nous empêchent d’être pleinement humains ?
Bien sûr, on dira que le vocabulaire de la comptabilité qui ne connaît que les colonnes « charges » et « produits » ne s’embarrasse pas de ces considérations et que, décidément, on cherche la petite bête avec une malice d’oisif. Est-il si sûr pour autant que tout cela soit innocent ?
Entrons dans le vif. Chacun connaît les grandes lamentations du MEDEF touchant le poids excessif des charges sociales en dépit des milliards d’euros qui sont déjà l’objet d’exonérations aussi gracieuses qu’aveugles. Il s’agirait de s’en libérer. Qui, en effet, ne souhaite pas être libéré de charges ? Pour autant, si on ne se laisse pas abuser par ces captieuses formules, on peut poser une tout autre question : croit-on que ces mêmes entreprises se porteraient mieux si leurs employés n’étaient pas soignés ? Décidément, non, quelle que soit la manière de prendre le problème, on ne peut pas défendre le syntagme « charges sociales » sauf à considérer que tout prélèvement obligatoire en vue de garantir collectivement des droits soit un problème ! Et c’est bien sûr cette petite musique ultralibérale que donne à entendre cette expression. C’est ce qui la rend profondément idéologique et résolument inutilisable pour un progressiste authentique. La Sécurité sociale, cette grande conquête des travailleurs avec Ambroise Croizat, ne passe toujours pas dans les milieux dirigeants (voyez M. Bébéar…). En appelant « charges sociales » ce qui n’est que cotisations sociales, c’est l’amorce émancipatrice d’un autre monde possible qui est transformée en fardeau : la solution est transmutée en problème.

La Revue du projet, n° 24, février 2013
 

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