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Capital humain, Igor Martinache*

Une expression d’origine ultralibérale qui réduit l’homme à un stock de compétences dont la seule valeur est économique.

Quiconque cherche à illustrer la notion d’oxymore peut désormais se dispenser de citer l’ « obscure clarté » du Cid. L’expression de « capital humain » remplace à merveille le vers de Corneille, du moins pour tous ceux et celles qui n’ont entendu ne serait-ce qu’un lointain écho des analyses de Marx. Car rien n’est plus opposé à l’humain que le capital, cette accumulation de travail « mort » qui sert à exploiter celui des vivants. Et pourtant – ou justement… – l’expression est aujourd’hui entrée dans le langage courant, non seulement des patrons et autres managers , mais aussi des responsables politiques, journalistes, économistes et autres spécialistes de l’éducation, qui s’en font les relais zélés.

Un nouvel impératif politique

Face à la crise sociale engendrée par la libéralisation tous azimuts (du capital, du commerce et du travail) qu’ils ont eux-mêmes décidée, plutôt que de faire amende honorable et de faire machine arrière, les gouvernants européens, de droite comme de « gauche » préfèrent
persister dans leur logique et appellent désormais à « investir dans le capi­tal humain », sans rarement préciser ce qu’ils désignent par là. Et ce nouvel impératif leur permet de justifier toute une série de politiques allant en réalité à l’encontre de l’accès pour tous à l’éducation, des « crédits impôts-recherche », cadeaux fiscaux aux entreprises censées « innover » mais dont l’efficacité peine à être prouvée, à « l’autonomisation » de l’enseignement supérieur, qui entérine sa mise au service des firmes privées en même temps qu’il va creuser l’écart entre les établissements  « d’élite » et les autres dans un système à deux vitesses. Le « capital humain » est ainsi devenu un véritable pilier de la « novlangue néolibérale » comme l’explique le sociologue Alain Bihr. Ce vocable a en effet la force des évidences : nul ne peut contester l’importance de la scolarité et de la formation tout au long de la vie dans le développement, tant personnel que collectif, mais il masque de véritables enjeux idéologiques. Car tout dépend du contenu et de la forme que l’on donne à ces dernières.

Une origine ultralibérale

Pour se rendre compte des soubassements d’un concept, il importe de revenir à ses origines. Celui de « capital humain » a ainsi été forgé au début des années 1960 par un économiste, Theodore Schultz, qui désigne par là les connaissances et savoir-faire utiles à la production que les travailleurs développent au cours de leur vie, et qui résultent selon lui d’un investissement délibéré de leur part ou de celle de leur employeur. Il appelle donc à prendre en compte cette dimension souvent occultée dans l’analyse des mécanismes d’accumulation de richesse. Quelques années plus tard en 1964, le concept est repris par Gary Becker, qui en fait le titre de son ouvrage et va en systématiser l’analyse tout en le réduisant à sa dimension strictement individuelle. Becker est en effet le principal apôtre de l’homo œconomicus, c’est-à-dire d’une approche micro-économique où n’existent que des acteurs individuels opérant en permanence des choix en fonction de calculs « coûts/bénéfices », visant à obtenir une satisfaction maximale pour la peine la plus réduite possible. Et Gary Becker va s’employer tout au long de sa carrière à appliquer ce modèle peu réaliste à tout phénomène social, des relations conjugales à la criminalité, en passant donc par l’éducation. Pour Becker, celle-ci représente donc un investissement pour l’individu qui va chercher à maximiser ses revenus futurs au regard du coût de ses études. Lui-même sera en quelque sorte récompensé pour ses efforts, puisqu’en 1992, il va recevoir le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel – improprement qualifié de « prix Nobel d’économie » –, pour ses analyses du « capital humain », ce qui marque la consécration officielle de cette approche.

Un élément clé de
l’individualisation du travail

La notion de « capital humain » participe ainsi aujourd’hui d’un mouvement plus général d’individualisation des conditions de travail mis en évidence par de nombreux économistes et sociologues. Pour les responsables des « ressources humaines » (un autre barbarisme moderne…), chaque salarié est en effet désormais envisagé comme un « stock » de « compétences » qui lui seraient propres. Est ainsi remise en cause la logique des qualifications et des statuts, qui font l’objet d’une reconnaissance collective résultant notamment de la confrontation entre patrons et salariés, et sans laquelle il est ainsi bien plus ardu de construire un collectif de travail. Certes, en contrepartie, les salariés ont l’illusion d’être davantage reconnus pour leurs qualités personnelles et plus réduits à leurs diplômes, et acceptent ainsi souvent de lâcher la proie pour l’ombre, avant de déchanter, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont ainsi placés dans une compétition permanente face à leurs propres collègues, sommés de faire leurs preuves en permanence. Car à la différence des qualifications, les « compétences » ne reposent sur aucune base solide et font l’objet d’une appréciation subjective de la part des « supérieurs » du salarié lors d’entretiens individuels périodiques, les fameux « bilans de compétences », dont l’institutionnalisation est aussi récente que révélatrice de ces mouvements de fond dans l’organisation du travail.

Un moyen de rendre le salarié dépendant de l’entreprise

S’agissant de la sphère du travail rémunéré, il faut enfin remarquer que le « capital humain » sert également de socle à une autre forme d’exploitation par les employeurs souvent inaperçue. Celle-ci consiste à utiliser la formation comme un outil pour s’attacher les salariés en les rendant dépendants de la firme qui les emploie au moment présent. Cela en s’appliquant à leur transmettre le plus possible des connaissances uniquement valables au sein de cette dernière – parce qu’adaptés spécifiquement aux ma­chines et processus particuliers qui y sont utilisés –, et ainsi non transposables à d’autres situations de travail. Autrement dit, dans leurs formations internes, les firmes cherchent à développer le capital humain « spécifique » plutôt que « général » de leurs salariés, comme disent les économistes, tant pour ne pas faire de cadeaux à leurs concurrents, que pour faire pencher toujours un peu plus le rapport de forces salarial en leur faveur. Il ne faut pas oublier en effet que la détention de savoirs relativement rares est une arme essentielle dans les mains des travailleurs, à l’instar des « sublimes » de la fin du Second Empire, ces ouvriers qui, grâce à la maîtrise de techniques pointues, pouvaient choisir leurs patrons et leurs durées d’engagement, tout en étant assurés d’avoir toujours de l’ouvrage.

Une conception étroitement utilitariste de l’éducation

Dans le domaine éducatif, le concept n’en est pas moins délétère, dans la mesure où il participe à la promotion d’une approche purement utilitariste des études : l’école n’est plus un lieu d’émancipation par la culture, de formation des citoyens, mais de plus en plus un service marchand qui doit délivrer des titres permettant d’aller mieux se vendre aux patrons. Il n’est ainsi pas anodin que l’on entende souvent certains justifier leurs revenus très élevés par les nombreuses années d’études qu’ils ont effectuées : comme si celles-ci ne constituaient un coût, et pas un moment privilégié dans l’existence (quand bien sûr les conditions matérielles pour les accomplir sont au rendez-vous !). Est aussi et surtout évacuée toute la question cruciale des inégalités face à l’éducation, puisque toute orientation n’y serait que le résultat d’un choix rationnel individuel.

La marque d’une époque qui cherche à tout quantifier

Enfin, si certaines institutions s’efforcent de calculer des stocks de « capital humain » collectifs, d’une part, elles ne font que la somme des « capitaux » individuels et non en envisageant l’existence d’une richesse intellectuelle purement sociale. D’autre part, on peut s’interroger sur cette volonté plus générale de tout quantifier, les savoirs comme les richesses écologiques. Un nouvel impérialisme aussi absurde que dangereux, en ce qu’il cherche à rabattre toute réalité sur un seul plan : celui de sa supposée valeur économique. Et malheur à ce qui serait ainsi considéré comme « inutile »...

*Igor Martinache est politiste. Il est professeur agrégé de sciences économiques et sociales, doctorant à l'Université de Paris-Est-Créteil.

La Revue du projet, n° 24, février 2013

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