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Le pouvoir des mots, Josiane Boutet*

Les mots ne sont pas neutres, leur emploi est socialement situé, et la critique de leur emploi, de leur sens devrait faire partie de la lutte politique.

On dit et on entend souvent que le langage sert à communiquer. Certes, mais quoi ? Lorsqu’un journal écrit à propos du crédit d’impôt au patronat « le Medef est traditionnellement opposé à la notion de conditions », il nous laisse croire par l’emploi du mot « traditionnellement » que cette position serait ancrée dans une histoire, une « tradition » : ce mot implique l’idée du consensus, de quelque chose de socialement attaché à une histoire commune. Or c’est tout le contraire, cela n’a rien à faire avec une quelconque tradition : il s’agit d’une prise de position politique du Medef, d’une décision prise au nom de leurs intérêts de classe. Il n’y a là rien de naturel ou de traditionnel. Bertolt Brecht, s’il avait eu à analyser cette phrase, en aurait probablement rétabli la vérité ainsi : « le patronat opposé à toute idée de partage des richesses veut faire croire qu’il est normal, courant, historique de refuser toute condition ».

Le lessivage des mots

Dans les années de montée de l’hitlérisme en Allemagne, Bertolt Brecht avait en effet mis en place une méthode de subversion du discours nazi, ou plus largement des discours « faux », qui consistait à démonter systématiquement les expressions, les formules, les mots et leurs enchaînements syntaxiques, afin de faire surgir d’autres significations, un autre sens, une autre vérité. Car, comme il l’écrivait dans ce texte, « dans les époques exigeant la tromperie et favorisant l’erreur, le penseur s’efforce de rectifier ce qu’il lit et ce qu’il entend. Phrase après phrase, il substitue la vérité à la contre-vérité. » (Le rétablissement de la vérité, texte publié en allemand en 1938 ; repris dans Écrits sur la politique et la société, 1971). L’intellectuel est en capacité de « lessiver, laver les mots » comme il l’écrivait ; c’est-à-dire qu’il est capable, s’il en a le courage, de redonner leur sens réel aux mots, leur sens « vrai » et de défaire le sens « faux » que le pouvoir veut leur donner. De traduire du « faux » en « vrai ». Car le lien qui unit au sein du signe linguistique un signifiant à un signifié peut se révéler faux. Laver les mots, c’est leur redonner leur sens réel, leur sens « vrai ». Dans l’optique de Bertolt Brecht, ce travail de lessivage des mots est bien plus qu’une opération sémantique : c’est à proprement parler une action politique. Trouver ou retrouver le mot juste ou le sens vrai est en soi une action politique.

Des usages du langage en politique

Nous sommes souvent confrontés, dans la vie quotidienne mais plus encore dans la vie politique, à des usages du langage qui ne font pas qu’informer mais qui sont là pour exercer une pression, une influence sur nous-mêmes : lorsqu’on veut nous faire agir ; nous convaincre ; nous persuader ; nous imposer des conduites ou des opinions, etc. Ainsi lorsqu’on parle et met en avant le « coût du travail », on oublie de parler du « coût du capital ». On catégorise désormais comme « charges sociales » ce qui était au départ nommé « cotisations sociales » dans l’univers sémantique de la solidarité collective du Conseil national de la résistance. Ce qui était pensé comme un simple versement à la collectivité, « une cotisation », passe désormais du côté de ce qui pèse sur l’économie et qu’il convient de diminuer, de faire baisser : c’est « une charge ». Lorsque Le Monde écrit le 11 décembre 2012 « l’épisode dévastateur de l’usine Arcelor Mittal de Florange », sa caractérisation de cette lutte de plus de 18 mois comme « épisode » rabaisse, dévalorise, minimise ce combat exemplaire du début de la présidentielle de François Hollande.
Affirmons-le clairement, les mots ne sont pas neutres, leur emploi est socialement situé, et la critique de leur emploi, de leur sens devrait faire partie de la lutte politique.
Ce qui est profondément pernicieux aujourd’hui, c’est que nous vivons dans des sociétés orientées vers la recherche du consensus où le langage est très largement envisagé comme un outil de communication entre les hommes, neutre et indifférent aux rapports sociaux et ce, y compris dans les milieux politiques. On le conçoit peu comme un enjeu de luttes entre les groupes sociaux, comme l’objet d’un accaparement par les classes dominantes. Il s’agit là d’une vision particulièrement partagée et qui fonctionne désormais comme une évidence de sens commun. Le langage serait avant tout une sorte d’outillage neutre, également distribué dans les populations et naturellement mis à disposition. Les sociétés modernes ont développé et adopté une conception techniciste et technocratique du langage et de la communication, inspirée par les sciences de l’ingénieur et leurs modèles de l’information. Le langage servirait à informer, à transmettre des informations à autrui sur le monde.
La désinformation produite pas les média est comme renforcée par cette idéologie moderne d’un langage neutre et informatif. Il n’y aurait plus lieu d’exercer une critique idéologique sur les mots et leurs usages puisque notre société serait devenue consensuelle. On voit bien cependant, lors de conflits ou de luttes sociales, comment une parole de classe, une parole critique émerge et fait entendre une autre voix sociale. Un exemple récent en est donné par les ouvriers de Florange qui ont détourné le titre du film de Kubrik « Full Métal Jacket » en « Full Mittal Racket » : une créativité des mots mise au service de la critique sociale. 

 

*Josiane Boutet est socio linguiste. Elle est professeur en sciences du language à l’université de Paris VII Denis-Diderot. Elle est membre du bureau de la fondation Copernic.

La Revue du projet, n° 24, février 2013
 

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