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Une autre critique du capitalisme, Florian Gulli

Une grande partie du marxisme du XXe siècle définit le capitalisme comme une économie fondée sur la propriété privée des moyens de production. Le problème fondamental de ce mode de production est le suivant : une minorité organise de façon autoritaire la production et accapare la richesse produite. Le communisme se définit alors logiquement comme l’appropriation collective des moyens de production. Les débats entre les différents courants pouvaient porter sur la signification de cette appropriation collective (une appropriation par la puissance publique ou par un conseil de travailleurs ?) et sur ses méthodes (réforme ou révolution ?). Néanmoins sur le fond un accord unanime : la sortie du capitalisme est équivalente à l’abolition de la propriété privée et à l’organisation démocratique de la production.
Mais il est une seconde définition du capitalisme, peut-être plus fondamentale. Le capitalisme peut être considéré à partir de sa finalité : la production sans terme assignable, la production pour la production. Le capitalisme ainsi conçu est un productivisme dont le maître mot est la croissance sans fin du Capital et partant la croissance sans fin de la production. « Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes » écrivait déjà Marx dans le livre I du Capital. Le problème alors n’est plus seulement celui du profit et de sa répartition, mais celui des effets de cette dynamique sans limite sur la nature et sur l’homme. Sortir du capitalisme, dans ce cas, c’est échapper à cette accumulation sans fin.
On peut d’abord pointer le caractère nécessairement contradictoire d’une production illimitée dans un monde aux ressources naturelles limitées. La crise écologique n’est pas un accident de l’histoire du capitalisme ; elle est sa conséquence nécessaire. L’impératif d’accroissement de la production implique l’intensification de l’exploitation des ressources naturelles, qui n’ont plus le temps de se renouveler. Cornélius Castoriadis écrivait voilà 20 ans : « L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation ». La « décroissance » part de ce constat et tente d’en dégager les implications politiques. Lorsqu’elle se situe à gauche, cette dernière se définit selon les mots de Serge Latouche comme un « projet radicalement marxiste » de rupture avec le capitalisme. On peut évidemment contester la pertinence du mot « décroissance », tant il engendre de malentendus et de controverses inutiles ; les objecteurs de croissance le reconnaissent d’ailleurs : « en toute rigueur, écrit le même Serge Latouche, il conviendrait de parler au niveau théorique d’ « a-croissance », comme on parle d’athéisme, plus que de décroissance. Il s’agit […] de rejeter le culte irrationnel et quasi idolâtre de la croissance pour la croissance », culte selon lequel « plus est toujours mieux ». Mais la querelle de mots ne doit pas faire oublier l’idée centrale : il faut sortir de l’imaginaire de la production illimitée. Ce qui implique de reconnaître que l’augmentation de telle ou telle production n’est pas nécessairement une bonne chose (même si cela crée de l’emploi), que certaines productions doivent diminuer et même parfois disparaître ; tandis que d’autres, essentielles et pourtant négligées (le logement social par exemple), doivent augmenter. La décroissance insiste sur la nécessité de porter des jugements de valeurs sur la nature des marchandises et non sur la seule répartition du profit généré par leur écoulement. Par exemple, imaginons qu’un parti communiste parvienne au pouvoir à Dubaï. Devra-t-il se contenter d’exproprier l’actuel patron de Ski Dubaï – une station de ski couverte construite dans un centre commercial au milieu du désert – pour en confier la gestion à un quelconque soviet de travailleurs ? Ou devra-t-il fermer purement et simplement cette aberration écologique et ce symbole de la misère psychologique des nantis ? Non sans s’être posé au préalable la question de la reconversion des salariés. Le problème se pose pour chaque production ; il s’agit de penser le seuil au-delà duquel les nuisances pour l’homme et pour l’environnement (tant urbain que naturel) de telle ou telle marchandise l’emportent sur ses avantages.
On peut souligner aussi – second axe critique – les conséquences psychologiques et culturelles de l’augmentation illimitée de la production. Le capitalisme contemporain n’est plus un système strictement économique. Du fait de sa logique expansionniste, il s’est emparé de presque toutes les dimensions de l’existence humaine. Il est un « fait social total », une nouvelle « culture », une « nouvelle civilisation ».
De nombreux auteurs (hier Michel Clouscard, aujourd’hui Jean-claude Michéa ou encore Dany-Robert Dufour pour s’en tenir à la France) soulignent les effets délétères de cette nouvelle culture parfaitement adaptée aux exigences du capital. Le culte de la nouveauté (il faut toujours la dernière génération de ceci ou de cela pour ne pas être dépassé) engendre le mépris pour tout ce qui est ancien et durable et partant rend plus délicate la transmission du passé vers le présent (les savoirs scolaires et l’intelligence pratique des anciens) ; l’éloge de la transgression transforme toute interrogation légitime sur la valeur des marchandises en autant de tabou et d’incapacité psychologique à accueillir la nouveauté ; la ringardisation de toute pensée des limites (ne pas s’enthousiasmer pour les dernières trouvailles technologiques, c’est être conservateur ou encore « réac ») n’est sans doute pas sans conséquence sur le rapport contemporain à l’autorité ; l’exaltation d’une liberté dont l’étendue serait proportionnelle au nombre de marchandises disponibles (de ce point de vue, ce qui condamne définitivement la RDA, c’est moins le contrôle policier que la difficulté de s’y procurer une Traban) permet d’occulter la liberté comme engagement politique ; l’appel incessant à la mobilité géographique, qui consonne parfaitement avec les exigences de flexibilité salariale, dévalorise les appartenances et avec elles les solidarités concrètes des communautés de vie, etc.
Il faut encore ajouter que cette nouvelle « culture » engendrée par l’impératif de production/consommation trouve dans la philosophie libérale un soutien constant. Ce que s’emploient à montrer chacun à leur manière Dany-Robert Dufour et Jean-Claude Michéa. La pensée libérale, selon Dany-Robert Dufour, prend le contre-pied de toute la tradition occidentale, en encourageant la réalisation de toutes nos pulsions au prétexte que les vices privés, selon le mot de Mandeville, feraient le bien public, c’est-à-dire la croissance. Jean-Claude Michéa insiste quant à lui sur une thèse centrale du libéralisme : les institutions doivent être neutres à l’égard de toute valeur. Idée positive : l’État ne doit pas se mêler de la manière de vivre des gens. Le problème est que cette idée désamorce par avance toute critique des formes d’existence portées par la nouvelle culture capitaliste au prétexte que ces jugements seraient purement subjectifs et arbitraires. Par exemple, la résistance à l’implantation d’un supermarché est balayée d’un revers de la main. « Vous n’aimez pas les supermarchés ? Ce n’est qu’une affaire de goût et vous n’avez pas à imposer vos préférences personnelles aux autres ». Et l’on finira par construire la grande surface au prétexte qu’elle est une source de richesse. Bref, la tolérance, mais au service de l’expansion économique et des empires de la grande distribution.
Reste que cette critique soulève un certain nombre de difficultés. Par exemple, le refus de la notion de « progrès » semble unilatéral. Pourquoi ne pas œuvrer pour une réappropriation de ce terme dévoyé, il est vrai, par les libéraux ? On imagine mal des luttes sociales se passant totalement de ce vocable. Autre difficulté, la définition du capitalisme comme production sans limite de marchandises occulte parfois le fait qu’il s’agit en réalité d’un ordre économique cherchant d’abord à accroître le taux de profit. Voilà pourquoi toutes les productions n’augmentent pas, pourquoi certaines reculent, quand d’autres, inutiles, se répandent. Organiser la rareté est parfois très profitable.

 

Bibliographie :
Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard,
2006.
Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, éditions
sociales, Critique de la social-démocratie libertaire, 1981.
Dany-Robert Dufour, La cité perverse. Libéralisme et
démocratie,
Folio essais, 2012.
Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal. Essai sur
la civilisation libérale,
Flammarion, 2010.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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