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La patrimonialisation : marqueur social et politique de territorialité

La réinterprétation des friches industrielles est une question politique et sociale forte. L'alternative se joue entre hauts-lieux et non-lieux.

         Aborder les villes industrielles par le biais du patrimoine, dans le contexte néolibéral, suppose deux choses : que l’on considère le patrimoine industriel comme partie intégrante des objets patrimonialisés, et cependant qu’habiter le patrimoine industriel a ceci d’original qu’il s’agit d’un patrimoine récent, lié au travail et aux conflits de classe qui en découlent, lié aussi à la violence contemporaine des suppressions d’emplois massives et des fermetures d’unités de production. Aussi interroger le patrimoine industriel comme élément de revitalisation ne peut faire l’impasse sur la persistance de ces conflits, mais doit aussi se concevoir comme un moyen de refuser la mort des territoires. En cela, la question de la patrimonialisation, dans ces villes industrielles, perdure comme une problématique politique et sociale forte, modifiant les fonctions urbaines et/ou s’adaptant à leurs modifications.

Réinterprétation du bâti

Toutes les friches industrielles ont en commun d’être la manifestation d’un abandon, d’une perte de la fonction première, le témoignage d’une crise. La friche marque la fin d’une territorialité, d’interrelations entre la ville et l’espace productif. Elle est le résultat des renouvellements de formes de production et d’emplois, des principes de localisation, et de la répartition mondiale des activités. Ce patrimoine industriel est donc un patrimoine à part, associé à une vie sociale ouvrière en berne, à un dynamisme économique révolu. Il est aussi souvent mal accepté, vu comme une dépréciation du paysage, une perte sur les plans esthétique, économique, écologique.
Le paysage de la ville industrielle est ordonné selon un urbanisme fonctionnaliste. Cette fonctionnalisation industrielle de la ville, par le processus de désindustrialisation actuel, conduit à la fin de son urbanité, c’est-à-dire à la perte de tous les avantages liés à la fonction de centralité, à celle d’espace public, à ce qui fait la ville. La mémoire de l’ensemble de la population des villes industrielles permet donc de parler d’une identité qui se territorialise sur l’espace public. Le passage de ce qui est de l’ordre de l’espace vécu comme lieu de travail, au « lieu de mémoire » collective, est lui aussi une marque de la
désindustrialisation et contribue à faire de ces villes une interface temporelle mais aussi identitaire.
La patrimonialisation, la muséification, qu’elles obéissent à une volonté militante locale ou à une démonstration de savoir-faire et de savoirs techniques, portent en elles une charge affective, une lecture du passé. La réinterprétation du bâti sous d’autres formes, répondant aux injonctions d’un présent plus tourné vers le tertiaire tend à commuer le passé en objet de consommation, de spectacle. Ce faisant la réaffectation du bâti industriel implique une pacification de la mémoire, rendue propre à consommer, ou bien parce que les nouvelles activités n’auront plus rien à voir avec les activités précédentes ou bien parce que la muséification aura pétrifié le témoignage de l’héritage industriel.
Le changement de fonction de l’édifice entraîne la modification du regard et de sa perception par la population. Sa présence dans l’espace public n’a plus le même caractère. Ce sentiment est amplifié lorsque le bâtiment industriel, comme parfois les quartiers ouvriers, gentrifié au point de n’avoir plus que très peu de rapports avec son identité première. En effet, la visibilité de l’objet industriel mis en scène de cette sorte est dépendante de la démarche que fera l’usager, qu’il s’agisse d’un musée, comme celui de Lewarde, mis en valeur par les Houillères du Bassin Minier du Nord-Pas-de-Calais, ou des usines Menier de Noisiel, converties en siège social de l’entreprise Nestlé, mais dont l’image est utilisée comme identité et symbole du savoir-faire. On peut alors parler de confiscation du patrimoine ou autrement d’une forme d’amputation de l’identité du territoire. C’est un rapport de différences sociologiques, de sentiment d’appartenance à un groupe plutôt qu’à un autre qui s’immisce ainsi dans le rapport au lieu, dans la façon de l’habiter. En ce sens, l’amputation de l’identité, de l’imaginaire et de la territorialité de l’industrie transcende les classes sociales. Il y a, certes, l’emploi perdu, la difficulté d’en retrouver un, mais aussi la confiscation de l’habiter, de l’espace vécu et avec la part de fierté commune à toute une population.

Hauts-lieux

L’alternative possible se joue entre non-lieux et hauts-lieux. Le choix de la mise en scène de nouveaux hauts-lieux participe donc de la fabrication d’une résonnance identitaire. Il est alors indubitable que des éléments comme les chevalements de mines, le parcours des rescapés à Méricourt commémorant la
Parcours des Rescapés. Méricourt (Pas-de-Calais)

catastrophe de Courrières, les outils, marteau-pilon ou presse à emboutir peuvent constituer des hauts-lieux. Ils ne le peuvent que si le patrimoine est conçu comme pouvant synthétiser cette mémoire commune. À quarante ans d’intervalle, deux communes, Le Creusot en 1969 et Gennevilliers en 2008 ont fait le choix de placer dans l’espace public un outil monumental, qui lors de son fonctionnement n’était pas visible. Pour chacune des villes l’outil choisi est porteur de son histoire industrielle et de son imaginaire : pour la première, le marteau-pilon à vapeur rappelle qu’il fut le premier outil à vapeur, pour la seconde, la presse à emboutir électrique Toledo-Bliss des usines ETG-Chausson porte la mémoire de l’un des premiers berceaux de l’industrie automobile française. Tous deux sont des outils imposants, et témoignent de la place prise par l’industrie dans la mémoire collective de chacune des villes. La place qui leur est réservée dans l’espace public est similaire, l’un en entrée de ville, l’autre marquant le nouveau centre-ville.

Presse Toledo Bliss à Gennevilliers (Hauts-de-Seine)

Pour l’ensemble de ces villes industrielles, l’image du travail est fortement ancrée encore. Il s’agit d’un difficile équilibre politique et social à trouver pour des territoires qui sont loin d’être des territoires morts. Les fragmentations sociales qu’ont connues ces villes ont provoqué réactions, conflits et résistances qui perdurent bien après, conservant aussi une fragmentation territoriale. La mise en valeur de ce patrimoine industriel accompagne alors un refus de mourir, une sorte d’ultime attache à la territorialité avant, peut-être, de symboliser une géographie du manque, de l’ablation.
Sans doute, enfin, que ce patrimoine récent et nombreux ne subsistera pas dans sa totalité, ne participera-t-il pas dans son entièreté à une conversion dans l’industrie culturelle, sous forme d’image de marque par exemple, achevant alors les processus de confiscation et de déterritorialisation des identités passées et ouvrant, après l’oubli, sur d’autres pratiques, d’autres mémoires régionales, reconstruites, pacifiées, voire folklorisées pour répondre à une sorte de standardisation touristique et mémorielle. Alors les fonctions urbaines des villes industrielles auront tout à fait muté.

*Corinne Luxembourg est géographe. Elle est maître de conférences à l'université d’Artois

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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