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Le PCF et la culture : après Argenteuil, des années fécondes, Claude Gindin

Dans les trente années qui suivent le Comité central d'Argenteuil (1966), le Parti Communiste Français réaffirme une conception globale de la culture, qui doit être portée dans le combat politique

Sur la culture, on fait dire beaucoup de choses, parfois même vraies, au comité central du Pcf réuni à Argenteuil en mars 1966. Les trois décennies suivantes aussi pourraient être mieux connues. Parlait-on de la culture produite et acquise par les sociétés humaines au cours de l’histoire ou de la culture dont disposent des individus – l’une n’allant pas sans l’autre, mais l’une n’étant pas l’autre – il s’agissait toujours de porter une conception de la culture dans le combat politique, non d’affirmer l’importance de la culture pour celui-ci. Le propos s’adressait à toute la société. Il était de rassembler contre l’adversaire de classe avec des idées, des propositions, des revendications. Pas de convaincre les siens du rôle de la culture pour l’efficacité de leur combat. Non que celui-ci fût sous-estimé : les programmes des écoles centrales puis nationales du Pcf témoignent du contraire. Le but n’était pas non plus de conquérir une hégémonie culturelle, c’est-à-dire en fait idéologique, sur la société. N’idéalisons pas ces temps qui furent aussi pour le Pcf ceux d’une impasse stratégique. On se bornera ici à quelques idées dont il n’est pas indispensable de se priver, notre article de La Pensée « Culture : affirmations d’une conception » (n° 340, oct.-déc. 2004) donnant d’autres développements.

Création artistique et littéraire et création scientifique

« La culture, c’est le trésor accumulé des créations humaines. Et la création artistique et littéraire est aussi précieuse que la création scientifique, dont elle ouvre parfois les voies. […] L’héritage culturel se fait chaque jour, il a toujours été créé au présent, c’est le présent qui devient le passé, c’est-à-dire l’héritage. C’est pourquoi l’on ne saurait limiter à aucun moment le droit qu’ont les créateurs à la recherche. » On doit ces phrases à Aragon, dans la partie de la résolution du comité central d’Argenteuil qu’il a rédigée. Cette résolution n’était cependant pas sans contradiction, avec un domaine réservé au sein de la culture, la « théorie marxiste » dont il est dit que « la responsabilité de la théorie incombe aux partis marxistes-léninistes, qui représentent la classe ouvrière, dirigent ses luttes et incarnent son expérience. » Sans que soient certes vraiment clarifiés les rapports du PCF aux élaborations théoriques, la contradiction est levée dans un discours où Georges Marchais déclare le 27 novembre 1979 que « la théorie n’est pas la propriété des communistes. » Argenteuil n’a ainsi pas été suivi d’un surplace. Sa conception globale de la culture a ensuite été réaffirmée par tous les responsables de ce domaine dans les trente ans qui ont suivi : Roland Leroy, Jacques Chambaz, Guy Hermier, Antoine Casanova. Chacun à sa manière, tous ont combattu la segmentation de la culture ou sa réduction à l’une de ses composantes. De là, en rapport avec la place nouvelle des ingénieurs et techniciens dans la société, un débat avec d’autres responsables communistes qui reprenaient à leur compte la notion de « culture scientifique et technique ». Ceci sur un fond d’accord pour s’opposer à la sous-estimation des composantes scientifiques et techniques de la culture. Comme le dit alors Jean-Pierre Kahane : « chaque individu ou groupe social a besoin d’un système de repères pour se retrouver dans un monde en pleine évolution, ce qui suppose des repères tout à la fois fiables et mobiles, des repères qui épousent le mouvement des connaissances » ; « on ne trouvera les repères convenables pour maîtriser notre époque, qu’en restant au niveau des connaissances scientifiques et techniques » ; « il ne s’agit pas de tout savoir, mais d’épouser les grands mouvements ; être capable avec ces repères, de porter un regard critique sur l’évolution du repère lui-même ». (Révolution, n° 268, avril 1985)
Quant à ce qu’un individu peut approcher, connaître, faire fructifier du patrimoine existant, de sa culture personnelle donc, les inégalités sont profondes, profondément enracinées et âprement défendues. Pour le PCF, le peuple, chacun dans le peuple, a droit au meilleur. « Le problème, dit Roland Leroy en novembre 1968, n’est pas de fabriquer un ersatz de culture à la portée de la classe ouvrière, mais de faire disparaître les obstacles sociaux qui freinent l’accès de la classe ouvrière à la culture contemporaine. » (R. Leroy, La culture au présent, 1972). La question, très vive en 1968, ne s’est pas éteinte après. Notamment concernant celles des avancées de la connaissance et des créations artistiques qui ouvrent, par leur existence même, sur une nouvelle perception possible du monde. Celles que Jacques Chambaz qualifie de « grandes percées qui organisent les questions et qui entrent en résonance pour dessiner le paysage culturel et intellectuel d’une époque. » (J. Chambaz, La patience de l’utopie, 1992).

Culture et hominisation

Cette vision cultivée de la culture saisit plus explicitement au fil des ans la culture comme constitutive du processus historique venant de loin et toujours inachevé d’hominisation : « la culture, comprise comme l’ensemble des démarches par lesquelles l’humanité s’autoconstruit » écrit Jacques Chambaz dans le même livre (p. 188). Elle aide à asseoir en raison l’importance reconnue au sensible et à l’imaginaire car, écrit dans un article au titre significatif, « Culture, histoire humaine », Antoine Casanova à propos des œuvres artistiques, celles-ci ont « une immense et subtile capacité de résonances symboliques directes et indirectes, conscientes et inconscientes, qui sont tout à la fois historiquement situables et historiquement mouvantes et inépuisables. […] L’accès à ces œuvres et aux pratiques qui s’y rattachent est ainsi source d’irremplaçables possibilités dans l’exercice de toutes les formes d’activité de mémoire et de pensée comme dans la perception la plus fine des multiples relations entre les différents niveaux du réel. L’appropriation des dimensions esthétiques de la culture constitue ainsi une richesse dont l’absence est mutilante pour les citoyens. » (La Pensée, n° 310, avril-juin 1997).
Dans les vingt dernières années du siècle, la révolution technologique dans la production, la reproduction, la transformation, le transport, la distribution des images, des textes et des sons a ouvert, avec la numérisation, des possibilités inédites à la création des œuvres et à leur diffusion. En même temps, elle a levé des barrières à la pénétration dans de nombreux domaines de la logique marchande capitaliste. Le PCF est particulièrement attentif, écrit en 1986 Lucien Marest qui a joué un grand rôle dans toute cette période, au fait que les critères de gestion du capital « portent en eux la tendance à l’uniformisation des produits rentables, donc à la normalisation des cultures sur un modèle unique. Or, il n’y a pas de culture universelle sans diversité de ses sources » (« La culture ”made in Lang“ », La Pensée, n° 249, janv.-fév. 1986)
Argenteuil fut à la fois un point d’arrivée et un point de départ. Les problèmes auxquels le PCF s’est trouvé confronté se sont transformés et lui-même s’est lesté d’une appréhension plus informée de la nature des outillages objectifs et subjectifs dont l’humanité s’est dotée et se dote. On peut le mesurer dans la synthèse proposée par Antoine Casanova à la fin de la période (même article de 1997) : « La culture […] est ainsi constituée par tout ce qui contribue à faire d’un sujet humain un être social, pleinement développé. La formation et l’enseignement, l’activité productrice et les qualifications, la connaissance scientifique et technologique, la pratique de toutes les formes d’expression artistique, l’exercice de la démocratie (de l’entreprise à la cité, la région, la nation) constituent autant de moyens et d’outillages matériels et symboliques pour élargir les capacités humaines, donc autant de moyens de culture. »  

*Claude Gindin est professeur agrégé d’histoire.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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