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Droitisation ou double dynamique ? Gérard Streiff

Une petite musique se fait entendre depuis la défaite de Sarkozy : les Français ont voté à gauche mais la France est à droite. Une droitisation de l’opinion serait-elle à l’œuvre ? Que la droite se droitise, ça c’est sûr. Voir l’agitation de l’UMP. Mais pour le reste, la notion de droitisation n’est-elle pas un peu hâtive, et instrumentalisée ? En fait, un double mouvement, de repli ET d’ouverture, marque aujourd’hui les esprits.

 

 La société se droitise : ce fut la thèse du « théoricien » de Sarkozy, Patrick Buisson, qui poussa son candidat à droitiser sa campagne (voir Le Figaro du 13/11/12). Aujourd’hui, la formule est reprise dans des articles, des émissions, des essais. Il y a là parfois des réflexions intéressantes, par exemple sur des formes de droitisation « culturelle » dont parle le philosophe italien Raffaele Simone. Cet auteur de l’essai Monstre doux : l’Occident vire-t-il à droite (Gallimard, 2010) parle assez bien des dérives de « la culture de masse ». Mais certains poussent le bouchon plus loin : la revue Le Débat (n° 171) entretient l’idée que la France EST de droite, même si le pouvoir se veut de gauche. Roland Hureaux y parle de « glissement de l’opinion vers la droite », Éric Dupin surenchérit : « La gauche est au pouvoir, certes, mais dans une France droitisée ». Le même Dupin avance l’hypothèse que tout le spectre politique s’est droitisé : le Front de gauche a mangé l’extrême gauche ; la gauche socialiste a viré au centre ; la droite penche vers l’extrême droite ; et l’extrême droite prospère. Jeu de mots ou analyse politique ? Nicolas Truong, dans son commentaire du Monde (1/10/12), creuse le sillon, parle du « paradoxe politique français : la France est sociologiquement de droite mais elle est gouvernée par la gauche ».
En fait, la notion de droitisation est problématique. Droitisation de quoi ? De qui ? Jérôme Fourquet, directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » à l’IFOP, est plus explicite : « Les enquêtes montrent une droitisation de la société française sur certains grands thèmes comme l’autorité, la sécurité, la relation à l’étranger ». L’objet est déjà mieux délimité : sur « certains grands thèmes » (sécurité, étranger), les Français se montreraient plus « réacs » ? D’abord, ça se discute (on peut trouver bien des enquêtes montrant une plus grande tolérance de nos concitoyens). Ensuite, on remarquera que ces « thèmes » ne sont pas les préoccupations majoritaires des Français. Toutes les enquêtes 2012 indiquent une même hiérarchie : chômage/emploi, santé, pouvoir d’achat, école, retraites, inégalités, assurance maladie, environnement, logement. La sécurité ne vient qu’au 10e et dernier rang (à 26 %), l’emploi est en tête (à 80 %). On focalise donc le « débat » sur certains sujets.
Ensuite, quand on parle de droitisation, on a envie d’écrire : à qui profite le crime ? À qui profite cette insistance ? Le mot est en effet souvent utilisé de manière politicienne, à droite comme à gauche. À droite, le nouveau patron de l’UMP, Copé, prétexte une droitisation sociétale pour imposer une droitisation politique à son parti (contre l’avis de gens pourtant proches comme le politologue Dominique Reynié, voir l’encadré). Au PS, lors du dernier congrès, François Rebsamen martela : « La droitisation de la société est un phénomène très profond, décuplé par la crise économique. Les digues tombent les unes après les autres. La droite se déporte vers l’extrême droite et la gauche n’est pas toujours assez forte pour résister. » Cette rhétorique cherche-t-elle à contrecarrer le « phénomène » ? Ou ne le présente-t-elle pas comme une fatalité afin de justifier tous les arrangements, les timidités, les reculs possibles ? Sans parler du refus de mener la bataille d’idées. Le sondeur Jérôme Sainte-Marie de l’institut CSA le dit sans détour : « Les socialistes font ce constat (de la droitisation) mais d’une certaine manière, ça leur évite de se remettre en cause sur le plan économique et social. Une fois qu’ils ont dit cela, que font-ils ? Du Valls ? »

Une évolution plus contradictoire

La notion de droitisation est très aléatoire pour rendre compte de l’évolution de l’opinion. Celle-ci est plus contradictoire, plus contrastée. Le baromètre des valeurs des Français (BVF) de la TNS SOFRES en 2012 nous fournit quelques pistes utiles. Depuis 1990, cet institut teste, tous les deux ans, un large échantillon de Français (plus de 5 000) ; il leur demande notamment de noter, sur une échelle de -3 à +3, 210 mots et concepts clés ; c’est une bonne manière de mesurer à quelles valeurs nos concitoyens sont plus ou moins attachés, et d’esquisser des tendances.
Les mots « en hausse » sont, notamment, labyrinthe, souverain, immobile, fusil, armure, attaque, guerre, soldat, frontière, ruse, chasse, foi, prêtre, Dieu, économiser, travailler, tradition, commerce, conquérir, produire. Les mots « en baisse » sont : confiance, rêver, rire, tendresse, fleur, gaîté, douceur, rire, caresse, humour, ensemble, amitié, désir, océan, charnel, sensuel, construire, acheter, guérir, paix, audace, respect.
Comme l’écrit Blandine Grosjean de Rue89, cette analyse sémiologique « n’évoque pas la mélodie du bonheur ». On peut y voir un « esprit du temps » frileux provoqué par la lassitude et le poids de la crise. Mais le baromètre Sofres va au-delà d’une simple courbe de moral, il indique d’autres pistes et note par exemple ceci : « Sur fond de défiance durable à l’égard des instances régulatrices, les Français font face au quotidien, non sans un sentiment de solitude. Comme « au pied du mur », sans plus d’illusions ni de marges de manœuvre, les postures se radicalisent. Avec leurs proches et l’appui d’un collectif à taille humaine, ils sécurisent ce qui peut l’être et explorent de nouvelles pistes, de façon créative, audacieuse… et parfois transgressive. » La Sofres parle de « double dynamique qui peut coexister chez un même individu ».

L’enquête sur les valeurs des Français 2012 détaille ce double mouvement en six tendances. D’un côté, on a une volonté de « résister, sécuriser face à un monde complexe et menaçant, où l’on a peur du déclassement ». Et résister, sécuriser, ça veut dire « contrôler ce que l’on dit ou ce que l’on entend et dénoncer », ce qu’on appelle par exemple le fact-cheking , terme très laid mais répandu qui désigne la vérification journalistique des chiffres et des faits cités par un homme politique, ou encore cette envie nouvelle et médiatisée d’investigation sur tout et rien ; « filtrer et sélectionner ce que l’on consomme, ce que l’on mange » (et toute la littérature autour de ces enjeux) ; « se replier, relocaliser », et ici on voit bien les thèmes de relance industrielle, de made in France mais aussi d’entreprise à taille humaine, etc.
L’autre aspect de la dynamique que pointe la Sofres s’appelle « explorer, oser le hors-piste » que l’institut décline ainsi : « exploser (concentré d’explorer et d’oser…) par la parole et les actes », comme la popularisation des conflits, leur mise en scène ; « avoir (sa) foi », histoire de résister au vide, au réel ; « inventer » (à l’heure du numérique, etc.).

Bref résister et explorer, tenir et inventer, se défendre et innover, tel semble être aujourd’hui le double mouvement de l’opinion, concept plus pertinent que la seule droitisation.

Extraits
Le pari risqué de la droitisation

Critiquant le choix de Copé/Buisson de droitiser la ligne de l’UMP, le politologue (pourtant de droite) Dominique Reynié met les siens en garde à partir de l’exemple américain :
« Il faut être très attentif à ce qui vient de se produire aux États-Unis. Si le parti républicain a perdu face à un candidat pourtant sortant et très affaibli par la crise, c’est parce qu’il s’est trompé d’époque. Aimanté par le radicalisme populiste du Tea Party, il n’a pas vu que la société américaine est devenue multiculturelle, que les femmes y jouent un rôle plus important, que le rapport à la politique a été bouleversé par les réseaux sociaux, etc. Toute l’Amérique nouvelle a voté Obama parce que le parti républicain n’a pas su la voir, la comprendre, n’a pas su lui parler. Le même aveuglement menace la droite française. En 2007, Nicolas Sarkozy avait combiné les éléments d’une droite sécuritaire avec ceux d’une droite ouverte sur les questions économiques et sociétales ; en 2012, il s’est laissé imposer une vision ruralo-identitaire et eurosceptique impossible à porter ».

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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