La revue du projet

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Comment parvenir à être les inventeurs de demain ? Alain Hayot

Délégué national du PCF à la Culture, Alain Hayot réagit à l’actualité du secteur. Il livre son point de vue sur la place donnée à la culture par le gouvernement et celle que le PCF entend lui donner dans son projet. Ancien vice-président de la région Paca en charge de cette délégation, il a participé à la genèse de Marseille Provence 2013, territoire qui, en ce mois de janvier, se hisse au rang de capitale européenne de la culture.

Marseille Provence est capitale de la culture en 2013. Année culturelle ou affaire de gros sous ?

Il y a, depuis le départ, un affrontement sur cette question entre ceux qui voient Marseille Provence 2013 comme un vecteur de requalification urbaine, de recomposition sociale, ce que l’on appelle la gentrification, qui consiste à débarrasser le centre-ville des classes populaires et ceux qui considèrent l’événement comme étant l’outil d’une renaissance culturelle de Marseille et de la Provence.
Après la fin de l’ère sarkozyste, caractérisée par une agression généralisée contre le monde de la culture, ce combat est toujours d’actualité. Pour autant Marseille Provence 2013 sera une occasion extraordinaire si elle parvient à remplir trois objectifs.
D’abord sa dimension de dialogue interculturel entre les deux rives de la Méditerranée. Elle sera un réel vecteur de méditerranéité. On s’est beaucoup battu pour cela, même si le but n’est que partiellement atteint. C’était le sens de la référence à Camus dans la programmation mais Camus n’y sera pas, pour des raisons politiques, parce que des lobbies d’extrême droite ont réussi à faire supprimer l’exposition qui lui était consacrée. Je le regrette profondément.
Ensuite, Marseille Provence 2013 sera une belle réussite si, durant un an, elle parvient à promouvoir la création régionale en la confrontant à ce qui se fait de mieux en Europe. Je suis confiant dans le foisonnement pour voir les compagnies et les artistes qui n’ont pas été intégrés à la programmation trouver, malgré tout, toute leur place.
Enfin, il faut que cette année culturelle soit un grand événement populaire. Avec les résidences d’artistes dans les entreprises, dans les quartiers populaires la culture peut être partout et pour tous même si des projets, je pense aux quartiers culture, n’ont pas toujours les moyens de se développer.
De mon point de vue, Marseille Provence 2013, ne sera pas au niveau de l’ambition de ceux qui en étaient à l’origine mais il faut jouer le jeu de la dynamique culturelle qui va se déployer et cela, bien au-delà de Marseille.
À ce propos je donne un coup de chapeau aux grandes municipalités de gauche, à direction communiste, autour de Marseille : Arles, Aubagne, Martigues ou encore Gardanne qui sont très engagées pour remplir les trois objectifs que je citais précédemment.

Le bâtisseur de Brasília et du siège du PCF à Paris, Oscar Niemeyer, est récemment décédé. Quelle est votre réaction ? Quel est votre regard sur son œuvre ?

Oscar Niemeyer est parmi les tout premiers grands architectes du XXe siècle. Il a été le disciple de Le Corbusier et s’en est libéré. Il a imprimé sa marque sur le siècle. Il fut le bâtisseur d’une ville entière et avant tout un amoureux de la forme qui a su ne pas enfermer l’architecture contemporaine dans la ligne droite. Un parti pris lié certes à son amour des femmes mais aussi à son rapport à la nature, à la planète, au monde. Je considère que le siège du Parti communiste est un espace proprement magique qui marque le paysage de Paris. La grande vague qui dessine le bâtiment et la bulle blanche qui recouvre l’hémicycle frappe le regard. La superbe sculpture à l’entrée fait une référence historique à la faucille et au marteau, elle est en même temps un acte d’anticipation créatrice, une vision futuriste de la beauté du monde. Car en plus d’être un architecte de premier plan, Oscar Niemeyer était un homme de conviction, un communiste. Sa manière de l’être, ce n’était pas de brandir son adhésion comme on brandit un drapeau, mais de la traduire en actes, en mettant son exigence artistique au service de tous.

C’est dans ces lieux que vous commémoriez il y a peu le trentième anniversaire de la disparation d’Aragon. Pourquoi ? La culture au PCF se résume-t-elle au passé ?

Absolument pas. L’espace Niemeyer est d’ailleurs en train de devenir un grand lieu culturel. Il était naturel de rendre hommage à Aragon dans cette architecture qu’il a bien connue. De même qu’il connaissait bien Oscar Niemeyer, ensemble ils débattaient souvent de leur passion pour la création, l’un profondément amoureux des mots, l’autre des formes. Il n’était pas dans notre intention d’approcher le trentenaire de la disparition d’Aragon avec une vision apologétique. Aragon a traversé un siècle terrible, aux contradictions gigantesques, il a toujours assumé les siennes sans parfois parvenir à les résoudre. Ce qui nous intéresse, c’est la force de l’œuvre d’Aragon, un auteur de la taille de Victor Hugo. Tout le monde en convient avec la publication du cinquième tome de ses œuvres romanesques à la Pléiade. Pourquoi évoquer le nom de Victor Hugo ? Parce que comme lui, Aragon est un très grand écrivain excellant dans la manipulation des mots avec une exigence artistique très forte et en même temps, il est un auteur populaire. Combien d’artistes ont chanté ses poèmes ? Des millions de personnes connaissent des strophes entières signées de sa main. Aragon nous a appris que la création est un vecteur d’innovation, une manière d’intervenir sur le réel mais aussi qu’elle constitue la partie la plus belle, la plus aboutie de chaque individu. Ce que dit Aragon au comité central d’Argenteuil, n’est autre que la valorisation de la force créatrice de l’individu. Il avait pour les autres comme pour lui-même une conscience très aiguë de la nécessité de partager le savoir. Communiste, il détestait qu’on le présentât comme un écrivain engagé et se définissait comme un écrivain militant, c’est-à-dire un parmi d’autres. Il n’était pas de ceux qui se penchent de très haut sur le peuple mais un homme dont la singularité n’a jamais empêché la vie à égalité avec ses semblables.

Aragon était également un précurseur. Dans Le Fou d’Elsa, il nous parle de diversité culturelle, de reconnaissance de l’autre. Tous les spécialistes du monde arabo-musulman attestent de l’incroyable modernité de son approche. Elle préfigurait entre autres ce que l’on appelle aujourd’hui la pensée archipel, les identités rhizomes...
Bref, Aragon était un inventeur et la question qui se pose à nous aujourd’hui, c’est comment parvenir à être les inventeurs de demain ?

Le Louvre Lens vient d’être inauguré en grande pompe. Que vous inspire l’expérience ?

Je pense qu’il s’agit d’un acte politique important. Le fait qu’un grand musée national se préoccupe de faire découvrir ses réserves à un public plus large dans une grande ville minière, populaire, du Nord-Pas-de-Calais est un choix intéressant en ce qu’il sort de l’investissement permanent parisien. Néanmoins, il faut aller plus loin que la déconcentration culturelle en créant les conditions d’un véritable ancrage territorial du Louvre Lens avec les élus locaux, les acteurs éducatifs et le tissu culturel de la région.
La politique de décentralisation culturelle ne peut se résumer à l’inauguration du Louvre Lens. Même si je la préfère infiniment au projet qui consiste pour le Louvre à aller à Abou Dhabi profiter des pétrodollars au cœur de dictatures qui battent des records d’émission de gaz à effet de serre.
Alors même que nos territoires foisonnent d’initiatives culturelles et d’actes créatifs la politique d’austérité est en train d’étouffer la décentralisation culturelle, les politiques publiques de l’État et des collectivités en faveur de l’art et de la culture.

Précisément, quel regard portez-vous sur la politique culturelle du gouvernement ?

La culture ne fait pas partie des priorités énoncées par le gouvernement y compris à travers l’éducation, ce qui renvoie à une conception de l’école réduite à sa capacité de former non pas des citoyens mais des salariés employables.
Pour la première fois de son histoire, le ministère de la Culture voit son budget en baisse. Et pourtant l’on partait d’un budget sarkozyste déjà pas très bon. Cette baisse ne peut se justifier uniquement par l’arrêt des grands projets de Nicolas Sarkozy. Nous étions pour notre part, favorables à la réaffectation des crédits. Par exemple, nous pensons que l’argent destiné au projet de Maison de l’Histoire de France, voulu par l’ancien président et que nous combattions, serait utile aux archives nationales.
Maintenir à flot le maigre budget de soutien à la création en puisant dans les fonds de réserve des grands établissements ne peut se faire qu’une fois. Comment peut-on reprocher à France Télévision de baisser son aide à la création alors que l’austérité lui impose une baisse drastique de son budget ?
Mais au-delà des questions purement budgétaires, nous avons du mal à distinguer dans la politique culturelle du gouvernement une ambition forte, un projet, un cap.
Croit-on que des grands musées vont remplacer les industries en perdition ? Voit-on uniquement la culture comme un vecteur de compétitivité économique des territoires à l’image des libéraux du Forum d’Avignon ? Pour nous, la culture ne peut être le dernier refuge de la marchandisation des activités humaines.

En quoi l’acte de création est-il transformateur pour les communistes ?

L’acte de création permet de s’approprier le monde en même temps qu’il doit permettre un partage du sensible. Il contribue donc à fabriquer de l’en-commun, à faire société. Il est émancipateur parce qu’en s’appropriant le monde, on le transforme et on se transforme. La crise actuelle ne se résume pas à sa dimension économique, il s’agit d’une crise anthropologique, d’une crise de civilisation. Elle touche aux domaines social, écologique mais aussi culturel. Nous n’avons pas une vision utilitariste ou instrumentaliste de la création, de la culture au sens large et nous disons plus que jamais que pour dépasser le cœur de la crise multiforme du capitalisme, l’enjeu culturel n’est ni périphérique, ni secondaire. C’est pourquoi la gauche doit maintenir une ambition en faveur de l’art et de la culture qui doit se traduire dans une grande loi d’orientation et de programmation. Nous ferons des propositions en ce sens. La gauche sans un projet culturel d’émancipation humaine n’est pas la gauche. Elle doit dire quelle humanité et quelle société elle veut construire. 

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013

 

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