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Comment progresser ? Jean-Pierre Kahane*

Pour transformer le progrès des connaissances en progrès humain, il convient de traiter la compréhension des problèmes et des progrès comme un enjeu de démocratie.

L e progrès est terriblement rapide et terriblement lent. Les connaissances s’affinent et se multiplient dans des domaines de plus en plus étendus, et l’humanité n’en tire parti que de manière latérale et souvent faussée. Le progrès le plus important à réaliser est de transformer le progrès des connaissances en progrès humain. L’idée simple est que se trouve à l’ordre du jour l’appropriation collective des connaissances scientifiques, parallèlement à l’appropriation collective des autres moyens de production et d’échange. Facile à dire, difficile à mettre en œuvre. Je vais me borner à suggérer quelques approches.

Il y a un besoin latent, on le sent avec le succès de certaines informations ou manifestations scientifiques. Ce besoin est dévoyé vers les fausses solutions en matière politique comme par les fausses sciences, ou par la défiance systématique à l’égard de la science constituée. L’appropriation collective suppose une volonté générale et une confiance dans la possibilité d’être collectivement maîtres et possesseurs de tout ce que nous créons comme êtres humains. Animer cette volonté et cette confiance me paraît un grand objectif politique.
Tout savoir n’est à la portée de personne, mais c’est à la portée de l’humanité dans son ensemble, et aussi de vastes collectivités comme la nation. Tout savoir signifie avoir accès à toutes les connaissances, saisir leur signification et leurs rapports, et comprendre les conditions de leur élaboration. L’effort à faire se situe à tous les niveaux. La curiosité de la jeunesse, son inventivité, sa rapidité à maîtriser de nouveaux outils, sont un élément de confiance. Réveiller la curiosité chez les adultes, stimuler les échanges dans lesquels chacun tire parti de son travail pour apporter quelque chose à la connaissance commune, traiter la compréhension des problèmes et des progrès comme un enjeu de démocratie, tout cela devrait mettre en branle l’ensemble des citoyens.
Toutes les activités humaines sont concernées. J’insisterai sur deux d’entre elles, l’enseignement et la recherche scientifique.

Des progrès à faire au sein même des communautés scientifiques

L’enseignement scientifique est insuffisamment développé, et c’est surtout vrai au niveau le plus élevé. Les enseignements avancés sont le moyen le plus rapide pour que les connaissances actuelles pénètrent rapidement hors du cercle des initiés. Les étudiants en sciences se trouveraient stimulés et motivés s’ils avaient conscience d’un rôle possible de leur part dans le progrès général.
Les conditions matérielles et morales sont à créer pour qu’il y ait un plus grand nombre d’étudiants en sciences et qu’ils soient mieux motivés.

Dans la recherche scientifique, les conditions du travail évoluent très vite. La communication, essentielle pour les chercheurs, se fait par des moyens nouveaux, en particulier le dépôt des résultats dans des archives ouvertes. Les publications et la place des éditeurs sont l’objet de discussions. On voit germer le désir d’être collectivement maîtres des moyens de communication. L’âge du recrutement à titre permanent comme chercheur ou enseignant chercheur, beaucoup trop tardif actuellement, devrait être considérablement abaissé. En même temps l’éventail des activités de recherche ou immédiatement liées à la recherche devrait être élargi, de façon à permettre qu’avec la garantie de l’emploi stable s’articule la possibilité de changements d’orientation. Ce que je viens de dire des archives ouvertes et des publications introduit de nouveaux besoins, donc aussi de nouvelles possibilités de travail.
Cela me semble concerner toutes les disciplines et champs de recherche. J’en imagine la réalisation, presque à portée de main, en mathématiques et en physique. J’en vois les difficultés actuelles en biologie. Or la biologie dans son ensemble me semble la science la plus porteuse de développements révolutionnaires. Elle s’articule d’ailleurs très efficacement avec les autres sciences. Mais elle ne fait pas aux jeunes la place qui leur garantirait la liberté de recherche dont se réclament leurs aînés.
Comment progresser ? Sur tous les fronts, bien sûr. 

*Jean-Pierre Kahane est mathématicien. Il est professeur émérite à l’université Paris-Sud Orsay.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013

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