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Pour un progrès humain émancipateur, Guy Carassus*

L’avènement d’un tel progrès ne se fera pas sans confrontations critiques sur les plans politiques et éthique.

L a notion de progrès est devenue, au fil de son emploi et des réalités qu’elle désigne, tellement polysémique qu’il est utile de commencer par dire ce qu’on met ou ne met pas derrière ce vocable. Pour ma part, je considère qu’il faut distinguer – très schématiquement – deux aspects dans l’approche commune du progrès qui sont pour une part en relation avec ce qui relève de l’évolution et plus particulièrement de l’hominisation, pour une autre part en rapport avec l’histoire notamment celle des sociétés, en corrélation avec ce qui relève de l’humanisation et des valeurs qui l’orientent. Sans entrer dans le détail que recouvrent ces domaines, il est possible de dire que cette notion de progrès, au sens d’un mouvement vers un mieux, ne peut s’y appliquer indistinctement.

En matière d’évolution, la théorie darwinienne et néodarwinienne qui met en lumière la sélection naturelle et sexuelle des espèces comme processus d’adaptation aux variations des milieux, auquel contribuent les mutations génétiques aléatoires et les acquisitions culturelles historiquement situées – ces dernières sont particulièrement importante pour l’homo sapiens, espèce pour laquelle certains scientifiques parlent de coévolution en référence aux interactions entre les facteurs génétiques et culturels – rend caduque toute utilisation de cette terminologie. Malgré la complexité biologique de notre espèce et la position dominante qu’elle occupe aujourd’hui dans le règne animal, traduisant pour une part son adaptation aux conditions actuelles, nous ne sommes pas fondés de décrire l’évolution dont nous sommes issus en termes de progrès. Nonobstant, il faut noter que la culture de l’homo sapiens est également un facteur de modification de l’environnement et que ce dernier réagit en retour sur l’action de la sélection naturelle agissant sur la lignée humaine. Il y a là potentiellement un élément sur lequel les femmes et les hommes peuvent agir pour influencer le devenir de leur hominisation. Mais dans quelle mesure, dans quel sens et pour quelles conséquences ? Pour l’heure, « l’anthropocène » ne s’engage pas sous les meilleurs auspices…

Influence des modes de production

Il en va différemment me semble-t-il avec la construction historique des sociétés et de l’humanité en chacun de nous. Ces aspects, liés entre eux, évoquent fondamentalement les caractéristiques de la construction du monde humain dans lequel nous évoluons. Les manières de faire société et de subvenir à nos besoins varient au cours du temps. Ce mouvement est fortement corrélé avec les modes de production qui sont des pratiques au cours desquelles nous transformons notre environnement et nous nous transformons nous-mêmes. Nous y acquérons de nouvelles aptitudes et capacités qui s’objectivent dans nos productions matérielles et idéelles, qui influent sur nos pratiques et nos actions individuelles et collectives. Mais ces acquisitions se réalisent sur un mode contradictoire qui, de mon point de vue, ne permet pas de les qualifier de progrès sans réserve ni sans nuance.

Marx nous invitait déjà – lui qui, à raison, soulignait le progrès historique que constituait le mode de production capitaliste sur ceux qui l’avaient précédé – à tenir compte des dimensions contradictoires et rédhibitoires de ce régime. Ainsi, il pensait que la logique même du capitalisme conduisait au retournement de tout progrès initial ou potentiel en désastre humain et écologique. Sous l’effet des rapports sociaux d’exploitation, de domination et d’aliénation, les avancées des sciences et des techniques, conçues et appliquées pour la production de biens et de services en régime capitaliste, ne finissent-elles pas par « épuiser les hommes et la nature » ? Il en est ainsi parce que dans ce mode de production, les connaissances scientifiques sont devenues une force productive soumise aux objectifs de rentabilité que dicte
dés­or­­mais le capital financier dans des champs d’activités humaines toujours plus étendus.
Néanmoins, les contradictions qui animent ce mouvement laissent historiquement place à des réalités et à des potentialités de progrès humains. Les femmes et les hommes y acquièrent des capacités nouvelles et y forgent des besoins porteurs d’exigences de développement et d’émancipation. Là réside en grande partie les promesses de progrès possibles que Marx a su capter pour imaginer le communisme comme « une association où le développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Ainsi, ce qui apparaît comme essentiel et déterminant pour que se concrétise un réel progrès humain, aujourd’hui sans doute plus que jamais, c’est de favoriser l’affirmation d’un individu social autonome et créatif dans des activités humaines collectives régies par des rapports de coopération et de solidarité.

Un mouvement dialectique

C’est pourquoi je pense que le progrès doit se concevoir comme un mouvement dialectique qui s’enracine et se projette dans les processus d’humanisation, de fabrication de l’humanité en chacun. Sur cette base historique et anthropologique, j’appellerai progrès l’acquisition de nouvelles aptitudes corporelles et culturelles, intellectuelles et psychiques qui ouvrent sur des nouveaux possibles de développement humain. C’est pourquoi, il me semble nécessaire d’adjoindre à cette notion un qualificatif qui oriente le mouvement dont elle entend rendre compte en précisant : « progrès humain émancipateur ».

Cela implique d’agir pour instaurer de nouvelles bases sociales, de nouveaux rapports sociaux qui tendront à supprimer ce qui fait obstacle à l’avènement d’un progrès émancipateur. Mais il faut avoir conscience, à mon sens, que l’affirmation de possibles exclut toute conception déterministe du progrès et cela, quelles que soient les bases sociales sur lesquelles repose une société. Aussi, à l’intérieur et avec cette conditionnalité de transformation sociale, il y a et il y aura toujours nécessité de confrontations critiques sur les plans politique et éthique.

Politique parce que l’accès et l’appropriation des facultés humaines, matérialisées et extériorisés dans des réalisations sociales diversifiées, doivent être favorisés pour permettre à chacune et chacun de se construire en fonction des potentialités d’humanité que recèle une époque historique. Cela requiert une organisation sociale et démocratique qui doit se traduire par l’affirmation d’un haut niveau de droits sociaux et humains attachés à chaque personne ; par d’amples activités socio-économiques qui visent à satisfaire prioritairement ces droits, en appui sur des biens communs et publics ; par des rapports sociaux solidaires, fondés sur la coopération et l’autogestion, qui visent à mutualiser et à partager les ressources et les richesses de la société.
Éthique parce que les acquis et les avancées que les pratiques sociales suscitent et qui peuvent supporter des progrès émancipateurs, exigent pour ce faire qu’ils soient confrontés aux contradictions et aux limites de notre société comme à celle de notre planète Terre ; aux interrogations sur le sens et les finalités que nous voulons accorder à une existence humaine singulière mais insérée dans une biodiversité dont elle dépend ; à la réflexion sur la place et le rôle que nous voulons y tenir en tant que personne au sein d’une communauté humaine désormais universellement reliée.

Le progrès n’a de sens que s’il est vecteur d’émancipation sociale et humaine. 

*Guy Carassus est chargé de mission en économie sociale, membre du Conseil scientifique de la fondation Gabriel Péri.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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