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Marx… un progrès ? Jean-Numa Ducange*

Les contradictions des mouvements dits progressistes n’ont rien à voir avec les positions caricaturales en vogue.

L’idée de progrès est fréquemment associée à la gauche. « Progrès social »... Dans le même temps ce lien a été à l’origine de nombreuses critiques au cours du « siècle des extrêmes » : une confiance aveugle dans le progrès serait à l’origine – ou n’aurait pas permis de prévenir – les crimes de masses « mécanisés » et « rationalisés ». Quant aux récents débats autour des études postcoloniales, ils ont ranimé le débat autour d’un constat très répandu : la « mission civilisatrice » chère au colonialisme se serait drapée des oripeaux du progrès politique, économique voire social pour s’imposer. Les Lumières ayant été mobilisées par les colons, les voilà bannies pour certains de la gauche respectable. Voilà quelques topoï à partir desquels sont rédigés nombre d’ouvrages aujourd’hui, à tel point que certains ne cherchent même plus à argumenter pour ou contre, mais les prennent pour des faits indiscutables. Il y aurait beaucoup à dire sur le passage d’un rationalisme un peu naïf et une exaltation en bloc des Lumières à leur critique unilatérale : une fine histoire intellectuelle permettrait d’en comprendre les tenants et les aboutissants mais relevons simplement ici que ces approches minimisent toujours les contradictions qui animent les courants intellectuels, couramment associés au « progrès », nés aux XVIIIe et XIXe siècles.

Le progrès et la colonisation

Le marxisme constitue à cet égard un bon exemple de caricature, à tel point que les « retours à Marx », s’ils peuvent paraître parfois dépolitisant (Marx comme auteur intéressant sur le fonctionnement du capitalisme mais désastreux sur un plan politique), ont quelque chose de sain dans la confusion ambiante : revenir aux textes et à leur contexte, pour comprendre les filiations et héritages. Les exemples sont innombrables mais parmi les auteurs les plus incontestés sur la critique du colonialisme faite au nom des Lumières, il faut relever Edouard Saïd et son ouvrage sur l’orientalisme. La place manque ici pour discuter toutes les thèses avancées par Saïd. Relevons simplement que sa lecture de Marx a contribué à faire de lui un théoricien peu sensible aux problèmes coloniaux, voire colonialiste, s’inscrivant dans un cadre de pensée vantant les mérites du « progrès » capitaliste par rapport aux féodalités. Qu’il y ait cette tendance dans nombre de textes de Marx et chez les marxistes ultérieurs, personne ne peut le nier ; il ne serait pas au passage inutile de s’intéresser également à l’exaltation acritique des traditions indigènes… Mais le débat n’est pas là. Saïd comme beaucoup d’autres passe à côté d’un changement de paradigme dans la dernière partie de l’existence de Marx, quand celui-ci s’intéresse de près à l’évolution des peuples non-européens et opte pour une lecture multilinéaire de l’histoire. Nombre de ces textes sont certes fragmentaires et ont longtemps été presque indisponibles : néanmoins, dès 1857 et la révolte des Cipayes en Inde, Marx avait montré publiquement dans un article sa sensibilité anticoloniale, certes moins développée (mais qui l’était à l’époque ?) au regard de son intérêt par rapport à la politique française.

Marx et les mouvements anticolonialistes

Au demeurant, nul besoin d’être un érudit pour savoir combien la lecture de Marx, même de ses écrits les plus « européens », a été un des points d’entrée des mouvements anticoloniaux. Quant aux Lumières et la tradition de 1789, qui avaient été tant mobilisées par l’expansion coloniale de la Troisième République, elles ont aussi continué à jouir d’un certain respect. Dans un reportage sur Cuba, peu après la prise de pouvoir par les partisans de Castro, Claude Julien constate dans Le Monde en 1960 que le modèle révolutionnaire français n’a pas perdu tout son crédit, malgré l’Algérie : « s’ils éprouvent un sentiment de solidarité à l’égard de la rébellion algérienne, leur admiration pour une certaine image de la France n’en reste pas moins vive. […] Les Cubains – et Fidel Castro lui-même – ne peuvent pas parler de leur révolution sans évoquer 1789 et une image idyllique de la tradition française ». À tort ou à raison, c’est une autre question : les oppositions ne sont pas aussi caricaturales et on gagnerait à comprendre cette complexité plutôt que de mettre en scène des faces à faces post-mortem dissolvant toute histoire sérieuse de la période ! Il y a hélas encore du chemin à faire : Esther Benbassa, dans un numéro hors-série de la revue Mouvements de septembre 2011 introduisait un dossier de la façon suivante : « La France n’a jamais cessé d’être nationaliste, d’un nationalisme lié directement à l’essence même du jacobinisme qui, s’il se présente sous le label d’un universalisme, entend assurer la domination d’une couleur, d’une religion et d’un genre, un universalisme donc blanc, masculin et catholique. »
Jacobinisme = colonialisme… Il est certes temps d’abandonner une vision purement enchantée du « progrès » politique ; symétriquement restituer toutes les contradictions des mouvements dits « progressistes » évitera à l’avenir d’écrire des inepties sur des courants politiques qui ont servi de point de référence aux mobilisations populaires et émancipatrices dans le monde entier.

* Jean-Numa Ducange est historien. Il est maître de conférences à l’université de Rouen.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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