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Le progrès, ses dégâts, ses promesses, Sylvestre Huet*

Expertise scientifique et débat politique sont indispensables pour maîtriser les conséquences d’un usage normal des nouvelles technologies.

L’ ambivalence du progrès technique ne fait plus débat. Désormais, même dans les écoles d’ingénieurs, la chose est dite : les techno-sciences qui bouleversent les sociétés par leur puissance productive et transformatrice mêlent des conséquences positives et négatives. Ce constat repose sur des « dégâts du progrès » souvent réduits à leurs conséquences environnementales, alors que d’autres effets – sur la vie sociale, la hiérarchie des valeurs, la communication entre individus, l’accélération des mutations culturelles – pourraient également être invoqués. La pire des attitudes serait de sous-estimer l’ampleur de cette ambivalence.

► L’agriculture mécanisée, chimisée, reposant sur des variétés peu nombreuses et sélectionnées à outrance, permet à quelque % des actifs de nourrir, voire surnourrir, les pays industrialisés. Mais elle repose sur l’usage massif des combustibles fossiles (gaz pour les intrants, pétrole pour les machines) et donc participe à un changement climatique redouté. L’extension rapide de cette agriculture au reste du monde permettrait certes d’augmenter les quantités de nourriture disponibles, mais au prix d’un exode rural ravageur. Et débouchera encore plus vite sur le changement climatique et la pénurie de combustibles fossiles.
► Le progrès technique permet une élévation considérable de la productivité par travailleur, mais avec l’incapacité du système sociopolitique à transformer ce gain en temps libre et en activités sociales et culturelles, cette amélioration se traduit en chômage massif dans les pays industrialisés, accentué par la délocalisation des productions dans les pays où la main-d’œuvre est moins chère.
► Les technologies offrent une puissance sans précédent d’action sur la nature, capable d’influencer les grands cycles naturels biogéochimiques. La concentration de puissance dans les centrales nucléaires ou les grands barrages hydrauliques (Trois Gorges en Chine) signifie ipso facto la formation d’un risque de même niveau, par la perte de contrôle possible de cette puissance – la rupture du barrage ou l’accident nucléaire dégageant d’énormes quantités de radioactivité.

La question centrale devient donc la maîtrise de ces risques nouveaux qui ne se limitent pas aux « accidents » mais doivent intégrer les conséquences d’un usage normal de ces technologies.

On veut tout ce qui est bien et éviter tout ce qui est mal

Comment aller au-delà de ce constat et proposer des politiques publiques permettant de réaliser ce vœu pieux des conférences de citoyens sur les nanotechnologies : « on veut tout ce qui est bien et éviter tout ce qui est mal » ? C’est l’une des difficultés principales du camp du progrès. Croire qu’il est possible de la contourner débouche sur des impasses. Comme lorsque le Parti de gauche prétend qu’il est possible, en cinq ans, de remplacer des centrales nucléaires par 10 000 MW de centrales géothermiques alors que cette technologie n’a pas la maturité nécessaire. Voici deux pistes de réflexion et d’action.

► Aider la société à réfléchir à « comment voulons-nous vivre ? » Les modes de consommation et de vie des pays industrialisés sont façonnés depuis un demi-siècle par un déluge de publicités visant à y enfermer les populations. Il n’est pas inutile de souligner son origine, aux États-Unis : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il répond à la question « comment poursuivre la croissance dynamisée par la guerre ». Réponse : en faisant de la consommation à outrance de biens matériels le but de la vie, et même un « devoir patriotique ». L’obsolescence programmée des objets, dont l’exemple des téléphones portables donne le tournis, fait partie de cette « rotation accélérée du capital » à la base du profit. La difficulté de cette action, outre celle de soulever la chape de soumission forgée par cinquante ans de matraquage idéologique, consiste à séparer les « besoins », au sens marxien du terme, des consommations forcées. La diminution radicale des inégalités de patrimoines et de revenus, outre l’impératif écologique qu’elle constitue, contribuera fortement à éclairer ce débat.

► Donner toute sa place à l’expertise scientifique collective dans la mise au clair des avantages et des risques des technologies et dans la gestion de ces derniers. Le mouvement d’externalisation de l’exécutif d’État de l’expertise des risques, dans des agences consultatives ou dotées de pouvoirs d’action (Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail ou Autorité de sûreté nucléaire par exemple), le montre : nous devons mobiliser les connaissances et la démarche scientifiques pour prendre les meilleures décisions possibles. Cela suppose d’abord la reconnaissance de la valeur de la science dans la constitution des dossiers. Une science qui doit pouvoir compter sur la compétence et l’indépendance d’une recherche publique, vivier de l’expertise. Et que les responsables politiques doivent renoncer à instrumentaliser, comme on l’a vu avec l’affaire Séralini.
L’organisation de cette expertise, selon des règles de transparence dans le choix des experts, d’acceptation des avis minoritaires et d’un dialogue argumenté entre experts, relève des pouvoirs publics, qui doivent ensuite tout à la fois respecter l’indépendance de la structure mise en place et vérifier que les règles sont suivies. Ensuite, cette expertise scientifique doit servir de socle au débat politique et social, qui fait intervenir des considérations économiques, sociales, sociétales, voire morales, avant la prise de décisions. Les partis politiques, et notamment lorsqu’ils sont au pouvoir, ont une responsabilité majeure à cet égard, et leurs dirigeants doivent compenser leurs méconnaissances nécessaires en matières techniques ou scientifiques par leur respect des relations entre expertise scientifique et débat politique.

*Sylvestre Huet est journaliste. Il est spécialisé dans les sujets scientifiques.
La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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